1. L’adresse inconnue
Le tramway refusa de déposer Salomé chez elle. Ce n’était pas un incident de circulation : la rame roulait normalement, les voyageurs consultaient leurs bracelets et la voix du plafond annonçait les stations avec sa douceur habituelle. Simplement, lorsque Salomé demanda l’arrêt des Aulnes, son écran répondit que cette destination n’existait pas.
Elle essaya le nom de la rue. Puis le numéro de l’immeuble. Puis l’ancienne appellation du quartier, conservée surtout par les habitants assez âgés pour avoir connu les bus à conducteur. À chaque tentative, le système lui proposa le jardin des Aulnes, espace paysager dont l’inauguration était prévue le dimanche suivant.
On était lundi. Salomé avait quitté son appartement à huit heures douze. Elle y avait laissé une tasse dans l’évier, une fenêtre entrouverte et son père endormi dans le fauteuil bleu. Un jardin n’aurait pas dû pousser aussi vite autour de lui.
Elle descendit deux stations plus loin et termina à pied. Derrière les palissades du chantier, les trois immeubles étaient toujours là. Un camion déchargeait des éléments de pergola ; deux ouvriers consultaient un plan. Au pied du bâtiment B, Omar, son père, discutait avec la borne d’accès.
« Elle prétend que je suis visiteur », lui dit-il.
« Tu as ton bracelet ? »
Il lui montra son poignet. Elle regretta aussitôt la question. Omar avait soixante-douze ans et une canne, pas une soudaine incapacité à comprendre les objets qu’il utilisait chaque jour. Il avait conduit des bus pendant trente ans, puis enseigné aux nouveaux conducteurs comment rester calmes devant des voyageurs en colère. La patience avec laquelle il fixait la borne aurait dû l’avertir qu’il avait déjà essayé toutes les solutions simples.
Salomé présenta son propre bracelet. La porte s’ouvrit. Une ligne lumineuse lui souhaita la bienvenue dans la résidence provisoire B. Elle ne se souvenait pas d’avoir jamais habité quelque chose de provisoire.
Dans le hall, une annonce flottait au-dessus de l’ancien panneau d’affichage. La ville y félicitait les résidents pour leur adhésion unanime au programme de relogement. Tous les départs avaient été acceptés. Aucune personne domiciliée ne demeurait dans le périmètre à transformer.
Au bas du texte brillait un petit cercle vert. Salomé connaissait très bien ce cercle. Elle travaillait depuis six ans pour le service municipal chargé de vérifier les affirmations publiques avant de l’autoriser.
Son père leva les yeux vers les mots qui disaient qu’il n’était plus là.
« Tu peux leur expliquer que j’attends toujours ma cuisine ? »
2. Le cercle vert
À Bellombre, on ne disait plus qu’une annonce était officielle. On disait qu’elle était verte. Le système Véracité comparait chaque affirmation administrative aux registres correspondants. S’il trouvait des données suffisantes, un cercle vert accompagnait la phrase. S’il ne pouvait pas conclure, le cercle restait gris. Salomé avait défendu cette distinction dans d’innombrables réunions.
Elle y croyait encore, ce soir-là. Une ville capable d’écrire qu’elle ignorait quelque chose lui paraissait préférable à une ville qui répondait avec assurance à tout. Mais aucune machine ne produisait ses propres définitions. Des gens choisissaient ce qu’elle devait chercher, dans quels fichiers et sous quels mots. C’était précisément son métier de relire ces choix.
Elle appela son collègue Basile depuis la cuisine. Pendant qu’elle parlait, Omar tenta d’ouvrir une boîte de biscuits dont le couvercle s’était déformé. Le bruit du métal frottant contre le métal rendait la conversation étrangement domestique.
Basile confirma la validation. Le programme Aulnes avait bien obtenu l’accord de tous les résidents retenus dans le bilan. Cent quatre-vingt-trois personnes. Il ajouta qu’il s’était demandé pourquoi Salomé n’apparaissait plus dans les demandes en attente.
« Parce que je n’ai pas accepté. On m’a proposé un logement à quarante minutes du centre de soins de mon père. J’ai demandé une autre offre. »
« Je le sais. Je cherche. »
Elle l’entendit travailler. Le silence dura assez longtemps pour qu’Omar ouvre enfin sa boîte et lui pousse un biscuit sur une petite assiette.
« Ton dossier est classé en accompagnement temporaire », dit Basile.
« Temporaire jusqu’à quoi ? »
« Jusqu’à la résolution de la situation. »
Il avait lu ces mots exactement comme ils apparaissaient. Elle reconnaissait ce ton. On l’adoptait lorsqu’une formulation ne répondait à rien, mais que la répéter permettait encore de croire qu’on avait trouvé une information.
Salomé lui demanda le nombre total de personnes enregistrées avant le programme. Il ne pouvait pas lui transmettre le fichier depuis chez lui. Il pouvait regarder l’ancien tableau de suivi, resté dans leurs documents de réunion. Deux cent trente-neuf noms y figuraient.
Elle écrivit les deux nombres au dos d’une enveloppe. Cent quatre-vingt-trois. Deux cent trente-neuf. Cinquante-six personnes avaient disparu de la phrase, sans que le cercle vert cesse de briller.
« Peut-être des déménagements », dit Basile.
Salomé regarda son père qui mâchait lentement, face à la fenêtre donnant sur les palissades. Il y avait sûrement des déménagements. Il y avait aussi un homme en chaussons que la ville venait de transformer en exception grammaticale.
3. Ceux qui restent
Le lendemain matin, Salomé prit une journée de congé. Elle écrivit à sa responsable qu’elle devait résoudre une difficulté liée au relogement. Elle hésita avant d’envoyer le message, parce que les mots étaient exacts et donnaient pourtant une idée fausse de l’urgence. Ce problème commençait à ressembler à ceux qu’elle examinait au travail.
Omar voulut l’accompagner pour rencontrer les voisins. Elle proposa qu’il se repose. Il répondit qu’il était précisément fatigué qu’on règle son existence pendant qu’il se reposait. Ils partirent donc ensemble, en prenant l’ascenseur que la société de maintenance devait cesser d’entretenir à la fin de la semaine.
Au quatrième étage, Irena ouvrit en tenant sa petite-fille Mina par l’épaule. Elles avaient accepté un nouveau logement, mais les clés n’étaient pas disponibles. Le contrat prévoyait une entrée le mois suivant. La ville les avait comptées parmi les départs acquis. Dans les faits, elles habitaient encore ici, avec leurs cartons, leurs plantes et un cahier de devoirs ouvert sur la table.
Au troisième, deux frères attendaient une offre permettant de conserver leur atelier au rez-de-chaussée. Au deuxième, un homme était hospitalisé ; sa sœur essayait de comprendre les messages adressés à son bracelet. Au premier, personne ne répondit. Le paillasson était toujours là, mais ils ne pouvaient pas en déduire qu’un habitant se trouvait derrière la porte.
Salomé nota seulement les situations qu’on lui racontait avec l’accord des personnes concernées. Omar prit son carnet d’ancien conducteur et dessina trois colonnes. Parti. Ici. Inconnu. Il n’avait jamais aimé les tableaux qui confondaient les sièges vides avec les voyageurs absents.
Dans la cour, Mina leur demanda si les arbres du futur jardin seraient plus hauts que son immeuble. Elle tenait une image de synthèse imprimée pour l’école. Des familles y marchaient entre de jeunes troncs, dans une lumière sans saison. À l’endroit où se trouvait sa chambre, on avait dessiné un bassin.
« Ils peuvent faire le bassin quand on aura nos clés ? »
Omar répondit que cela lui paraissait une bonne question. Salomé pensa qu’elle était même assez simple pour devenir très embarrassante. Pourquoi fallait-il expliquer à une enfant ce que les adultes chargés du calendrier n’avaient pas voulu mettre dans une phrase ?
Le soir, ils n’avaient pas trouvé cinquante-six personnes. Ils avaient établi que vingt-trois vivaient encore dans les trois immeubles, rencontré neuf habitants déjà partis et laissé plusieurs lignes marquées inconnu. Salomé regarda ce dernier mot sans chercher à le faire disparaître. Il était pour l’instant la partie la plus honnête du compte.
4. La démonstration
Le mercredi, sa responsable, Daria, la reçut avant la réunion de service. Salomé avait préparé les deux décomptes et une demande de suspension du message public. Daria les lut sans la contredire. Cette absence de résistance lui donna d’abord du courage. Puis elle remarqua que sa responsable regardait davantage les noms des fichiers que leur contenu.
« Tu es personnellement concernée », dit Daria.
« Oui. C’est aussi pour cela que j’ai trouvé l’erreur. »
« Et c’est pour cela que tu ne peux pas conduire seule sa vérification. »
La règle était raisonnable. Salomé l’aurait rappelée à quelqu’un d’autre. Elle demanda donc qu’un autre membre du service s’en charge immédiatement. Daria promit d’ouvrir un incident. Le terme semblait trop petit pour loger une cour, trois immeubles et un enfant attendant des clés, mais c’était par lui qu’il fallait commencer.
Une heure plus tard, Salomé assista à la démonstration du programme Aulnes. Le directeur de la transformation urbaine, Veyre, présenta l’inauguration du dimanche comme la preuve d’une transition sans conflit. Les relogements acceptés défilaient sur un écran. À chaque nom correspondait une confirmation. Chaque confirmation était vraie.
Ce fut cela qui la troubla le plus. Rien dans le tableau n’avait besoin d’être inventé. Irena avait bien accepté. Les deux frères avaient bien refusé la première offre. Salomé avait bien demandé un accompagnement. Mais le tableau ne montrait plus que les acceptations ; les autres situations appartenaient désormais à une autre catégorie de dossiers.
« Sur quelle population porte le mot tous ? » demanda-t-elle.
Veyre sourit comme s’il saluait une question de spécialiste.
« Sur les résidents du programme. »
« Avant ou après changement de statut ? »
Le sourire se figea légèrement. Il expliqua que le statut de résident du programme concernait les personnes ayant signé leur nouvelle proposition. Les autres bénéficiaient d’un accompagnement distinct. Le taux d’adhésion était donc exact dans le périmètre retenu.
Salomé regarda le cercle vert. Cent pour cent des personnes ayant accepté avaient accepté. La ville avait construit une victoire dans laquelle il était mathématiquement impossible de compter un refus.
Elle posa alors la question de Mina, presque mot pour mot. Veyre répondit que l’inauguration était symbolique et que personne ne serait mis en danger. Le nouveau message reçut aussitôt un cercle gris. Salomé éprouva un soulagement bref, absurde et immense en voyant enfin la machine avouer qu’elle ne pouvait rien certifier.
5. La note qu’elle avait signée
Basile lui apporta un dossier papier à la pause. Il avait demandé à être affecté à l’incident, puisque Salomé ne pouvait pas le traiter elle-même. Il n’avait pas l’air satisfait d’avoir obtenu ce qu’il voulait. Sur la couverture, il avait tracé au crayon une flèche vers un numéro de version.
« Il faut que tu lises la note de l’an dernier. »
Elle reconnut sa signature avant d’en reconnaître le contenu. Un an plus tôt, leur service avait adopté une modification permettant d’isoler les dossiers incomplets lors des bilans. L’objectif était banal : éviter qu’une pièce manquante bloque la publication de statistiques utiles. Salomé avait approuvé le principe, à condition que le nombre d’exclusions soit visible.
La condition figurait bien dans la note. Dans la version mise en œuvre, elle était devenue une information accessible dans un rapport secondaire. Le message principal pouvait donc être certifié sans montrer ce qui avait été retiré de son calcul. Personne n’avait techniquement supprimé sa réserve. On l’avait déplacée assez loin pour qu’elle cesse de gêner.
« J’aurais dû suivre la mise en œuvre », dit-elle.
Basile ne la consola pas. Elle lui en fut reconnaissante. Il lui montra les étapes suivantes : une nouvelle définition des résidents, un bilan limité aux dossiers clos, puis la reprise de ce bilan dans les annonces publiques. Chaque transformation avait un auteur différent. Aucune ne contenait, à elle seule, toute la disparition.
Léger glissement après léger glissement, la carte avait fini par recevoir le jardin comme un état acquis. Les systèmes de transport utilisaient cette carte. La maintenance utilisait le calendrier du chantier. Les bornes d’accès utilisaient les statuts administratifs. Une phrase devenue verte avait entraîné derrière elle une petite armée de décisions ordinaires.
Salomé voulut copier les fichiers pour les montrer aux voisins. Basile l’arrêta : ils contenaient des informations personnelles sur tout le quartier. Il préparait un rapport expurgé et un relevé précis des transformations. Elle devait pouvoir dénoncer le problème sans exposer les habitants qu’elle voulait aider.
Elle rentra avec sa propre note, qu’elle avait le droit de consulter, et un sentiment plus pénible que la colère. Elle n’était pas seulement la personne qui avait découvert le mécanisme. Une petite partie du mécanisme portait son nom.
Omar l’écouta jusqu’au bout. Puis il prit l’enveloppe où figuraient les deux nombres.
« Alors tu sais où commencer à corriger », dit-il.
Il ne lui accordait pas une absolution. Il lui rendait quelque chose à faire.
6. Le vendredi approchait
Le jeudi matin, la panne d’ascenseur transforma l’incident administratif en huit étages d’escaliers. Une pièce devait être remplacée. Le prestataire avait suspendu la commande parce que le bâtiment figurait comme libéré. Salomé appela le service, obtint une personne aimable, puis une autre qui promit de rappeler.
Irena descendit avec un sac de linge et remonta sans lui. Les deux frères aidèrent un voisin à transporter ses courses. Omar resta dans l’appartement, furieux de dépendre encore une fois des bras des autres. Salomé découvrit qu’on pouvait passer une journée entière à obtenir des réponses courtoises sans qu’aucune porte ne se rouvre.
À midi, Daria lui annonça que le cercle de l’affirmation litigieuse passerait au gris pendant l’examen. C’était une première correction. Salomé demanda si le calendrier de maintenance serait rétabli. Cette décision dépendait d’un autre service. Le plan des transports ? Encore un autre. L’inauguration ? Le cabinet de Veyre maintenait qu’elle ne concernait qu’une partie du site.
Elle descendit dans la cour et trouva Mina en train de dessiner au dos de l’image du jardin. La petite avait reproduit les trois immeubles, puis ajouté les fenêtres de ceux qui restaient. Plusieurs étaient fermées. Certaines comportaient un prénom.
« Tu n’as pas mis tout le monde », observa Salomé.
« Je ne connais pas tout le monde. »
La réponse lui rappela le carnet d’Omar. Elle demanda à Mina la permission d’utiliser une copie du dessin lors de la réunion des habitants prévue le soir. L’enfant accepta, à condition qu’on n’en fasse pas un concours. Elle détestait que les adultes transforment ses dessins en preuves de son talent lorsqu’elle essayait seulement de leur montrer quelque chose.
À la réunion, une vingtaine de personnes s’installèrent dans l’ancien local commun. Salomé expliqua ce qu’elle savait, y compris sa signature sur la note. Elle s’attendait à la colère. Elle vint, mais pas de tout le monde ni sous la forme qu’elle avait imaginée.
Les deux frères voulaient qu’elle rétablisse leur atelier. Irena voulait des clés. Un voisin souhaitait simplement pouvoir recevoir son infirmière sans que la borne la renvoie. Aucun ne demandait un grand discours sur la vérité des machines.
Ils établirent trois demandes immédiates : maintenir les accès et la maintenance, publier le nombre réel de personnes encore présentes, reporter toute intervention sur les espaces habités. Salomé les écrivit sur une feuille ordinaire. Le texte ne portait aucun cercle. Toutes les personnes qui souhaitèrent le signer purent le faire.
7. L’offre personnelle
Veyre appela Salomé le vendredi à huit heures. Il avait lu le rapport provisoire et souhaitait éviter que la situation se dégrade. Un logement accessible venait de se libérer à proximité du centre de soins. Elle et son père pourraient le visiter dans l’après-midi. Il comprenait que leur attente ait créé des tensions.
Elle resta silencieuse. Pendant plusieurs secondes, elle ne pensa ni au quartier ni à Véracité. Elle pensa à une salle de bains dans laquelle son père pourrait se déplacer facilement, à un ascenseur entretenu, à un arrêt de transport qui connaîtrait leur adresse. L’offre touchait exactement la fatigue qu’elle cachait depuis le lundi.
« Est-ce lié à l’arrêt de mes démarches ? » demanda-t-elle.
Veyre affirma que non. Il n’avait formulé aucune condition. Il ajouta qu’une issue concrète permettrait certainement de retrouver de la sérénité. Salomé entendit la phrase entière, y compris la partie qui n’y figurait pas.
Elle en parla à Omar. Il voulut visiter. Elle s’en irrita avant de comprendre l’injustice de son irritation : elle ne pouvait pas exiger qu’il renonce à un logement adapté pour donner plus de force à sa propre position. La ville avait fait de lui une variable ; elle devait se garder de le transformer en symbole.
Ils visitèrent donc l’appartement. Les fenêtres donnaient sur un terrain de sport, la cuisine était petite et la porte de la salle de bains assez large. Omar demanda s’il pourrait installer son fauteuil bleu près du radiateur. La responsable de la visite répondit oui. Il se tourna vers sa fille avec une joie prudente qui lui serra la gorge.
Ils demandèrent une proposition écrite, sans signer sur place. Le soir, Salomé informa les habitants de l’offre. Quelques visages se fermèrent. Elle n’essaya pas de les convaincre qu’ils avaient tort de se méfier. Elle précisa qu’elle continuerait à soutenir les trois demandes communes et que son futur départ devrait apparaître à sa date réelle, pas avant.
« Vous allez encore nous compter ? » demanda Irena.
« Jusqu’à ce que chacun puisse vérifier le compte lui-même. »
En remontant chez elle, Salomé trouva Basile devant sa porte. Le rapport complet était prêt. Il comportait un détail supplémentaire : le jardin avait été annoncé aux partenaires financiers avant que les offres de relogement aient été examinées. L’inauguration du dimanche n’était pas la conséquence d’un accord unanime. C’était une échéance à laquelle on avait fait ressembler les données.
8. La place de la caméra
Le samedi, le cabinet de Veyre maintint la cérémonie. Elle se tiendrait devant la première parcelle, déjà dégagée, et présenterait le programme comme une étape de transformation. L’annonce corrigée était plus prudente, mais les images diffusées montraient toujours le jardin achevé. La ville ne disait plus explicitement que tous étaient partis. Elle continuait à le laisser voir.
Salomé demanda une prise de parole aux habitants. Elle reçut une réponse négative : le programme était arrêté. Une rencontre dédiée serait organisée ultérieurement. Ce dernier mot la frappa comme une porte qu’on repousse sans jamais la fermer tout à fait.
Omar proposa d’assister à la cérémonie. Les trois immeubles possédaient encore une sortie sur la place où elle devait se dérouler. Il n’était pas nécessaire de se cacher ni d’interrompre quelqu’un pour occuper son propre quartier. Irena apporta les copies des trois demandes. Les frères préparèrent des sièges pour ceux qui ne pourraient pas rester debout.
Salomé passa l’après-midi à relire le rapport rendu public par son service. Daria avait accepté que la chronologie figure entièrement, ainsi que les responsabilités de chaque étape. La note de Salomé y était mentionnée. Elle ressentit une brève tentation de demander une précision qui aurait rendu sa faute moins visible. Elle la laissa passer.
La conclusion ne promettait pas qu’une meilleure définition résoudrait tous les problèmes de la ville. Elle exigeait que toute affirmation quantitative expose sa population de départ, ses exclusions et sa date. Elle distinguait un accord signé, un logement disponible et un départ effectué. Trois choses que le récit officiel avait comprimées en une seule.
À dix-huit heures, une équipe technique vint vérifier l’installation audiovisuelle sur la place. Salomé regarda l’écran géant s’allumer. On y projetait une version panoramique du futur jardin, parfaitement adaptée à l’angle de la caméra principale. Les immeubles réels, derrière, sortaient du cadre.
Elle comprit alors pourquoi tout paraissait terminé dans les images. On n’avait pas eu besoin de les effacer du paysage. Il avait suffi de choisir où le paysage s’arrêtait.
Mina lui tendit une copie de son dessin. Cette fois, la petite avait ajouté une légende sous les fenêtres : Personnes rencontrées jeudi. Les autres, on ne sait pas encore.
Salomé se mit à rire. Pas parce que la situation était drôle, mais parce qu’une enfant venait d’écrire en douze mots une partie de ce que son service avait mis six ans à rendre difficile.
9. Le dimanche des présents
Ils furent trente-deux sur la place, en comptant des proches venus aider. Salomé le précisa à la journaliste qui s’approcha d’eux : trente-deux personnes présentes à ce moment, pas trente-deux habitants oubliés. La journaliste leva un sourcil, puis nota la distinction.
Veyre prit la parole à onze heures. Il parla de continuité, d’adaptation et de qualité de vie. Les mots n’étaient pas tous faux. Certaines familles avaient obtenu un logement meilleur ; la première parcelle était effectivement libérée ; le quartier avait besoin de travaux. Ce mélange rendait la contestation plus difficile qu’une simple dénonciation de mensonge.
Lorsque les images du jardin apparurent, Omar se leva lentement. Il ne cria pas. Il demanda pourquoi son ascenseur n’était plus entretenu alors qu’il n’avait pas déménagé. Plusieurs personnes se tournèrent vers lui. Veyre l’invita à s’adresser au service compétent après la cérémonie.
« Je l’ai fait », répondit Omar. « Ma fille aussi. Les gens sont aimables. L’ascenseur reste arrêté. »
La journaliste demanda si des habitants demeuraient dans les immeubles. Veyre répondit que quelques situations résiduelles faisaient l’objet d’un accompagnement. Irena leva alors son contrat et expliqua la date à laquelle ses clés seraient disponibles. Un des frères parla de son atelier. Chacun donna sa propre situation, sans laisser Salomé raconter tout le monde à leur place.
Le cadre de la caméra changea. Pour la première fois, on vit ensemble le jardin projeté et les fenêtres encore habitées. Aucune révélation technologique n’aurait pu produire une image aussi simple.
Salomé remit le rapport à la journaliste. Elle expliqua la transformation des catégories et sa propre participation initiale. Veyre tenta de revenir au calendrier corrigé. Daria, présente au fond de la place, confirma que son service avait retiré la certification de l’ancienne annonce et demandé une révision des systèmes qui en dépendaient.
La cérémonie ne se termina pas par des applaudissements unanimes. Certains invités partirent, d’autres posèrent des questions, plusieurs habitants refusèrent de parler aux caméras. Une réunion fut fixée pour le lendemain, avec les services de maintenance et de relogement. Salomé demanda que les engagements immédiats soient écrits avant leur départ.
Omar se rassit. Il avait les jambes douloureuses et semblait déçu que l’ascenseur ne fonctionne pas déjà. Salomé lui prit la main. Il ne lui avait jamais demandé de gagner une bataille abstraite. Il voulait pouvoir rentrer chez lui sans que chaque étage lui rappelle sa fatigue.
10. Le gris
La pièce de l’ascenseur arriva le mardi. Les accès furent rétablis avant cela. Le report des travaux sur les immeubles occupés donna aux habitants du temps, pas une solution identique pour tous. Les deux frères durent encore négocier leur atelier. Irena reçut ses clés à la date annoncée, puis revint chercher une plante qu’elle avait oubliée.
Salomé et Omar déménagèrent trois semaines plus tard. Elle saisit elle-même leur départ dans le suivi partagé le jour où ils rendirent les clés. Jusqu’à ce moment, deux personnes restèrent comptées à leur ancienne adresse. Ce petit acte lui procura une satisfaction disproportionnée, que son père comprit sans qu’elle ait besoin de la défendre.
Le programme Aulnes fit l’objet d’un examen public. Veyre conserva d’abord ses fonctions, puis perdit la direction du projet. Salomé aurait préféré une conséquence plus rapide et plus nette. Elle apprit à distinguer ce souhait du compte rendu de ce qui se passait réellement. Le rapport établissait des choix contestables, une présentation trompeuse et une chaîne de contrôles insuffisante ; il ne lisait pas dans les pensées.
Au service, on modifia les règles d’affichage. Les affirmations chiffrées devaient montrer ce qu’elles comptaient et ce qu’elles excluaient. Les statuts administratifs ne pouvaient plus, seuls, faire disparaître une adresse de la carte. Basile insista pour que les anomalies connues restent visibles pendant leur traitement. Daria lui demanda si cela ne donnerait pas l’impression d’une ville moins fiable.
« Cela donnera une impression moins simple », répondit-il.
Un mois après le déménagement, Salomé accompagna Omar jusqu’à son ancien terminus. Il voulait revoir un collègue et vérifier si le petit café avait conservé ses tables rouges. Sur le quai, une annonce municipale indiquait l’avancement des relogements : partis, encore présents, dossiers dont la situation physique restait à confirmer. Trois nombres, trois dates, aucun cent pour cent triomphal.
Sous l’un des nombres, un cercle gris signalait une vérification en cours. Une voyageuse le remarqua et soupira.
« Ils ne savent donc jamais rien ? »
Salomé faillit répondre avec la phrase qu’elle avait employée pendant six ans pour défendre le système. Puis elle s’arrêta. Elle demanda simplement à la voyageuse ce qu’elle souhaitait savoir. La femme cherchait l’entrée encore accessible du centre de quartier, pour rendre visite à son frère.
Omar lui indiqua le passage qu’il connaissait. Salomé précisa que l’information datait de leur visite du samedi et proposa de vérifier l’annonce du centre. Ensemble, ils trouvèrent la porte ouverte ce jour-là.
Le tramway arriva. Sur son écran, les Aulnes portaient désormais deux mentions : jardin en travaux, bâtiments encore occupés. Les mots tenaient sur la même ligne.
Omar monta le premier, puis se retourna vers sa fille.
« Tu vois, dit-il, il restait de la place. »
Fin