Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
Feel-goodÀ soixante-trois ans, elle avait surtout appris à faire semblant

Le vélo qui ne voulait pas de moi

Pour son anniversaire, une retraitée reçoit un magnifique vélo rouge. Petit problème : elle n’a jamais appris à en faire. Une promenade promise à sa petite-fille l’oblige à chercher de l’aide. Mais les conseils du spécialiste du quartier commencent à lui sembler bien étranges.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

Les chapitres de cette histoire
  1. 1. Le cadeau idéal pour quelqu’un d’autre
  2. 2. Le spécialiste du numéro huit
  3. 3. La dame qui descendait sans être montée
  4. 4. Les autres débutants
  5. 5. Quatre mètres de victoire discrète
  6. 6. Ce que ma fille savait de moi
  7. 7. Le jour où le sol est revenu
  8. 8. La fête qui n’aurait pas lieu
  9. 9. Six kilomètres avec des morceaux à pied
  10. 10. Cinq œufs sur six

1. Le cadeau idéal pour quelqu’un d’autre

Pour mes soixante-trois ans, ma fille m’offrit un vélo rouge. Elle avait pensé à tout : un cadre facile à enjamber, un panier, des lumières, un antivol et une sonnette dont le bruit ressemblait à une petite cuillère qu’on aurait jetée contre un verre. Elle avait seulement oublié de vérifier une chose. Je ne savais pas faire de vélo.

Ce n’était pas un secret délibérément entretenu. C’était une information que j’avais omis de communiquer pendant cinquante ans, ce qui, à la réflexion, pouvait passer pour une organisation assez sérieuse. Dans mon enfance, nous avions un vélo pour trois. Mes frères s’en emparaient et je préférais prétendre que cela ne m’intéressait pas. Plus tard, j’avais pris des bus, appris à conduire, élevé Alice et répondu oui quand quelqu’un demandait si je connaissais le bonheur d’un chemin de campagne à bicyclette.

Je connaissais très bien les chemins de campagne. Par la fenêtre des voitures.

Ma petite-fille Nina avait décoré le panier avec un ruban jaune. Elle venait d’avoir dix ans et possédait la certitude tranquille des gens pour qui avancer sur deux roues n’exige pas une négociation avec leur squelette. Elle m’annonça que nous pourrions participer à la petite boucle de la fête des chemins, six semaines plus tard. Six kilomètres, presque tout plat. Alice approuva : elle s’était dit exactement la même chose.

— Tu verras, maman, ça revient tout seul.

Je souris avec la dignité d’une personne à qui l’on promet le retour d’un événement qui n’a jamais eu lieu. J’étais couturière à la retraite, pas comédienne, mais j’avais beaucoup appris en répondant à des clientes persuadées qu’on pouvait raccourcir une robe sans toucher au tissu.

Le vélo fut installé dans mon entrée. Tout le monde admira la place qu’il y prenait. Alice me tendit le casque. Je le mis à l’envers, ce qu’on attribua à la distraction. Cette générosité d’interprétation m’accorda une semaine supplémentaire de tranquillité.

Après leur départ, je restai seule avec le cadeau. Il était beau, vraiment. Son rouge profond allait bien avec les briques de la maison. On aurait pu en faire un porte-plantes remarquable. Je lui expliquai à voix haute que nous allions réfléchir calmement à la situation.

Puis je le poussai jusqu’au garage, en cognant le panier contre la porte. La sonnette tinta comme si elle se moquait. Je compris que nous n’avions pas commencé sur de bonnes bases et décidai de vérifier les freins avant toute autre conversation.

2. Le spécialiste du numéro huit

Rachid habitait au numéro huit. Il avait réparé des vélos pendant trente ans et continuait à redresser les garde-boue du quartier malgré sa retraite. Son garage contenait des outils dont j’ignorais la fonction et une coupe posée sur une étagère. Sur le socle, on lisait : Équipe gagnante, course des artisans. J’en conclus qu’il avait parcouru des montagnes. Je n’avais jamais été excellente pour résister à une inscription dorée.

Je lui apportai le vélo en prétendant qu’il tirait à gauche. Rachid vérifia les roues, les freins, la direction, puis me demanda dans quelles circonstances j’avais constaté le défaut. Je répondis que c’était surtout au départ. Il me regarda un moment et abaissa légèrement la selle, après m’avoir fait essayer la position à l’arrêt.

— Vous tombez avant de rouler ?

— Je n’ai pas dit que je tombais.

— Vous venez de le penser très fort.

J’avouai alors un manque de pratique. Il accepta cette expression diplomatique et proposa de venir sur l’ancien terrain de sport le lendemain matin, quand personne ne l’utilisait. Il avait une idée simple. Les idées simples des gens compétents m’ont toujours inquiétée : elles sont généralement fondées sur une compétence que je ne possède pas.

Il arriva avec une pompe et une confiance considérable. J’avais apporté le casque, des chaussures fermées et trois excuses. Le terrain était plat, dégagé et fermé à la circulation. Il vérifia une dernière fois le vélo, puis me demanda de m’asseoir, les pieds au sol. Jusque-là, nous avions un résultat excellent.

La suite se passa moins bien. Il expliquait l’équilibre avec ses mains, en utilisant le mot naturellement. Je trouvais que la nature avait déjà assez de responsabilités sans qu’on lui ajoute mon bassin. Quand il me demanda de pousser doucement sur une pédale, j’enfonçai l’autre pied dans le sol, tirai le guidon et m’arrêtai avant d’avoir vraiment commencé.

Nous répétâmes ce mouvement pendant vingt minutes. Il ne monta jamais sur le vélo pour me montrer. Je pensai d’abord qu’il préservait mes réglages. Puis je remarquai qu’il tenait la selle avec une crispation presque égale à la mienne.

— Vous pourriez faire un tour ? demandai-je.

— Avec cette hauteur, ce ne serait pas utile.

Il changea de sujet en m’expliquant la pression des pneus. C’était une conversation où nous pouvions tous les deux rester debout. Je lui en fus reconnaissante, même si je commençais à soupçonner que le vélo tirait aussi à gauche dans sa tête.

3. La dame qui descendait sans être montée

Au bout de trois essais, je possédais une compétence incontestable : descendre très vite d’un vélo immobile. Rachid me félicita pour mes réflexes. Je lui répondis que, si mon ambition avait été de rester à pied, j’aurais pu atteindre mon objectif sans l’aide d’un spécialiste.

Il ne se vexa pas. Il rangea sa pompe et reconnut qu’il n’était peut-être pas la bonne personne pour enseigner. La mécanique, il savait. L’apprentissage, c’était autre chose. Il avait vu une affiche pour des cours adultes, organisés par une association, avec de petits groupes et un terrain réservé. Il pouvait me donner le numéro.

— Des adultes qui ne savent pas ?

— Ils ne feraient pas le cours pour des gens qui savent déjà.

Je n’aimais pas sa logique lorsqu’elle devenait aussi efficace. Je pris la photographie de l’affiche, rentrai et passai l’après-midi à ne pas appeler. Je faisais cela très bien : nettoyer une étagère, vérifier une facture, rappeler une cousine, toutes activités permettant de reporter un coup de téléphone sans rester inactive.

À dix-sept heures, Nina m’envoya un message vocal. Elle voulait savoir si j’avais essayé son ruban sur le casque au lieu du panier. Je lui répondis que le panier lui convenait parfaitement. Puis je composai le numéro de l’association avant de trouver une nouvelle étagère.

Apolline décrocha. Elle me demanda mon expérience. Je commençai une phrase sur une longue interruption, l’arrêtai et prononçai enfin les mots exacts : je n’avais jamais appris. Il ne se produisit rien. Pas de silence choqué, pas de petit rire, pas de question sur mon enfance. Elle me proposa une première séance et expliqua ce qu’il fallait apporter.

Le prix était raisonnable pour mon budget, mais je vérifiai quand même le nombre de cours et les conditions. À la retraite, j’avais davantage de temps que d’argent, et j’essayais de ne pas dépenser le second pour me punir de mal utiliser le premier. J’inscrivis la somme dans mon carnet, puis la date sur mon calendrier.

Le soir, Alice appela. Je parlai du temps, du marché et d’un voisin dont le chien avait appris à ouvrir le portail. Je ne parlai pas du vélo. Après avoir raccroché, j’eus honte de cette omission et agacement d’avoir honte pour deux roues.

Je sortis le casque de sa boîte. À l’intérieur, un dessin indiquait le sens correct. Il aurait été facile de me moquer de la nécessité de ce dessin quelques années plus tôt. Je le regardai avec beaucoup de respect.

4. Les autres débutants

Le premier cours se tenait derrière une école, sur un espace fermé à la circulation. Nous étions cinq. Joël, plombier de quarante-six ans, avait passé sa vie dans des camionnettes. Suzanne avait soixante ans et souhaitait rejoindre son potager sans demander un trajet. Une femme plus jeune, Amina, expliqua qu’elle n’avait jamais eu l’occasion d’apprendre. Le cinquième participant n’était pas encore arrivé.

Apolline avait vingt-sept ans et une patience qui ne ressemblait pas à de la lenteur. Elle nous demanda nos objectifs, nos appréhensions et ce que nous avions déjà essayé. Quand j’évoquai les six kilomètres avec ma petite-fille, elle ne promit pas que je serais prête à temps. Elle dit que nous travaillerions d’abord les bases et que nous choisirions ensuite une sortie adaptée. Je fus contrariée pendant deux secondes, puis soulagée qu’elle n’utilise pas ma fierté comme carburant.

Elle commença par observer nos positions, les réglages et notre façon de nous arrêter. Nous progressions à notre rythme, sous ses indications, sans circulation autour de nous. Je compris vite que regarder obstinément ma roue avant m’empêchait surtout de voir l’endroit où j’avais envie d’aller. Cette découverte me parut injuste : j’avais consacré beaucoup d’attention à cette roue.

Joël parlait à voix haute pour organiser ses gestes. Suzanne s’excusait après chaque tentative, même lorsqu’elle ne gênait personne. Amina riait quand elle perdait l’équilibre et recommençait immédiatement. Je décidai de ne pas la détester, ce qui me demanda un petit effort.

Puis Rachid entra en poussant un vélo gris. Il me vit et s’arrêta net. Je pensai qu’il venait vérifier les freins des participants. Apolline lui souhaita la bienvenue et lui demanda s’il préférait commencer près du mur, comme ils en avaient parlé au téléphone.

Le mur. Les pieds au sol. Comme nous.

Je le regardai. Il regarda son vélo. J’eus soudain devant moi l’explication de ses grandes démonstrations avec les mains, de sa selle toujours trop basse, de son refus obstiné de faire un tour. Il savait réparer toutes les pièces. Il ne savait pas assembler son propre équilibre autour.

— La course des artisans ? demandai-je quand il s’approcha.

— J’étais le mécanicien de l’équipe.

— Vous auriez pu le dire.

— Vous auriez pu dire que vous n’aviez jamais appris.

Nous restâmes silencieux quelques secondes. Puis Suzanne passa devant nous, les pieds encore près du sol, et s’excusa d’aller si vite. Nous éclatâmes de rire ensemble. C’était la première chose que Rachid et moi réussissions sur ce terrain sans avoir besoin d’un outil.

5. Quatre mètres de victoire discrète

Je rentrai du deuxième cours avec quatre mètres. Pas quatre kilomètres, pas une promenade autour du quartier : quatre mètres pendant lesquels le vélo et moi avions accepté la même direction. J’aurais voulu en parler à quelqu’un. Je compris alors l’inconvénient majeur de cacher qu’on ne sait pas faire une chose : on se prive aussi du droit d’être heureux quand on commence.

Rachid progressait plus lentement. Ses mains connaissaient la machine et son corps refusait de leur faire confiance. Il avait grandi au-dessus d’un petit atelier, aidé très jeune, puis travaillé sans jamais prendre le temps d’apprendre. Au fil des années, les clients avaient supposé qu’un réparateur roulait. Il avait laissé faire. Chaque nouvelle supposition avait rendu l’aveu un peu plus coûteux.

— Je n’ai jamais dit que j’étais champion, précisa-t-il.

— Vous avez laissé votre coupe parler très fort.

Il reconnut que la coupe avait beaucoup d’aplomb. Nous prenions désormais un café après les cours, dans un endroit où nous pouvions garer nos vélos sans prétendre être arrivés dessus. Je découvris qu’il aimait les films anciens, ratait souvent son riz et ne réparait pas les appareils électroménagers, malgré les demandes régulières des voisins convaincus qu’un outil en appelle un autre.

Je lui racontai mes clientes, les robes qu’on voulait élargir après avoir demandé de les rétrécir, les fermetures qui cédaient toujours un samedi. Nous avions passé nos vies professionnelles à faire paraître simples des gestes appris lentement. Nous supportions assez mal de découvrir chez nous l’absence de cette facilité.

À la troisième séance, je voulus expliquer à Suzanne ce qu’elle devait faire avec ses épaules. Apolline me demanda gentiment de lui laisser l’observer. Je me tus, vexée, puis reconnus que quatre mètres ne m’avaient pas encore donné un diplôme. Rachid détourna la tête pour rire. Je lui promis de vérifier ses épaules dès qu’il aurait atteint les trois mètres.

Le soir, j’enlevai le ruban du panier pour le laver. Une trace noire était apparue sur le bord, preuve assez mince d’un usage que j’avais pourtant envie de conserver. Je le remis sans chercher à tout effacer.

Nina m’appela pendant que je préparais une soupe. Elle me demanda si j’avais choisi notre trajet pour la fête. Je regardai le vélo dans l’entrée. Il n’était plus caché au garage.

— Il faut que je te raconte quelque chose, dis-je.

Je demandai qu’Alice soit là aussi. Quitte à descendre de mon mensonge, autant ne pas multiplier les arrêts.

6. Ce que ma fille savait de moi

Alice ne savait rien. J’avais imaginé qu’elle avait deviné, qu’elle m’offrait le vélo pour me pousser subtilement à apprendre, qu’elle cachait derrière son cadeau un projet très construit de renouvellement maternel. Elle avait simplement cru à ce que je racontais depuis des années. Quand je lui avouai n’avoir jamais tenu sur deux roues, elle demanda d’abord si je plaisantais.

— J’ai pris trois cours, répondis-je. Je ne paierais pas tout cela pour une plaisanterie.

Nina trouva l’information formidable. Elle proposa immédiatement de m’apprendre. Je lui expliquai qu’une professionnelle s’en chargeait et qu’elle pouvait plutôt m’encourager sans courir derrière mon vélo. Elle demanda si elle avait le droit de courir devant. Alice lui prit doucement le téléphone.

— Tu aurais pu me dire que le cadeau ne te convenait pas.

La phrase me toucha plus que je ne l’aurais souhaité. Elle avait peur de m’avoir mise en difficulté. Je répondis que le cadeau me plaisait. C’était la personne censée savoir l’utiliser qui avait été mal renseignée. Je lui racontai les cours, les quatre mètres, Rachid et sa coupe. Elle rit avec moi, puis se tut.

— Tu as eu peur que je me moque ?

— Pas vraiment. Peur de ne plus être celle qui sait.

J’avais appris à ma fille à enfiler une aiguille, remplir des papiers, comparer des prix, téléphoner à quelqu’un qui l’impressionnait. Même quand je ne savais pas, j’avais cherché une réponse avant de la lui montrer. Je n’avais pas remarqué à quel point cette habitude m’empêchait de poser une question devant elle.

Alice réfléchit longtemps. Elle me dit qu’elle ne savait toujours pas faire un ourlet droit malgré les années passées dans mon atelier. Je lui répondis que cela, je le savais. Elle éclata de rire. La conversation reprit une taille supportable.

Nous décidâmes que la fête resterait un projet, pas un examen. Si je n’étais pas prête pour la boucle, nous ferions autre chose. Nina protesta, puis demanda si elle pouvait décorer mon casque pour les cours. Nous nous mîmes d’accord pour garder les accessoires simples et ne rien ajouter qui me gênerait. Elle dessina donc une carte d’encouragement que je posai chez moi, à côté du calendrier.

Ce soir-là, je sortis le vélo jusqu’au trottoir pour vérifier l’antivol, sous le regard d’un voisin. Il me demanda si je partais faire un tour.

— Pas encore, répondis-je. J’apprends.

Il hocha la tête et continua sa promenade. Je restai presque déçue que l’événement ne produise pas davantage de remous dans la rue.

7. Le jour où le sol est revenu

À la cinquième séance, je roulai assez longtemps pour oublier de compter. Apolline travaillait avec nous les départs, les arrêts, les changements de direction et l’observation autour de soi. Nous étions encore dans l’espace protégé. Les quelques mètres gagnés avaient changé de nature : ils n’étaient plus un miracle, mais une chose que je pouvais retrouver après une pause.

Je voulus alors aller trop vite dans ma propre progression. Un mercredi, je sortis seule sur une petite allée près de chez moi, persuadée qu’elle serait vide. Un chien apparut derrière une haie, suivi de son propriétaire. Je freinai brusquement, posai mal le pied et me retrouvai assise sur le bord d’herbe. Je ne m’étais pas fait vraiment mal, mais ma dignité avait visiblement besoin d’un rendez-vous.

Le propriétaire du chien me demanda si j’allais bien. Je répondis oui avec une sécheresse imméritée. Il tint son animal à distance et m’aida seulement après m’avoir demandé ce dont j’avais besoin. Je rentrai à pied, en poussant le vélo comme s’il venait de commettre une faute professionnelle.

Pendant deux jours, je ne le regardai pas. Quand Apolline appela pour confirmer la séance suivante, je lui parlai d’un empêchement. Elle me demanda simplement si je souhaitais reporter ou arrêter. La possibilité de choisir m’obligea à reconnaître que je ne voulais ni l’un ni l’autre. Je racontai la chute.

Nous revînmes sur ce qui s’était passé et sur le choix des lieux adaptés à mon niveau. Elle ne me promit pas de ne plus tomber, ne m’ordonna pas de remonter immédiatement pour vaincre la peur. Nous déciderions ensemble des étapes suivantes. Je raccrochai moins héroïque et beaucoup plus disposée à revenir.

Rachid avait, lui aussi, connu une mauvaise séance. Il proposa un café sans vélos. Cela me parut une excellente innovation. Il m’avoua qu’il avait voulu abandonner quand sa petite-fille l’avait vu pousser le sien. Elle n’avait rien dit de blessant ; elle avait seulement demandé pourquoi il ne montait pas dessus. Les questions simples arrivent parfois avec des chaussures très lourdes.

Nous parlâmes d’autre chose pendant une heure. Son riz, mes anciennes clientes, la nouvelle boulangerie. Je découvris que notre amitié ne dépendait pas de la longueur de nos trajets. En repartant, nous passâmes devant son garage. La coupe était toujours visible sur l’étagère.

Il avait ajouté un petit papier sous le socle : mécanicien, pas coureur. Je trouvai l’écriture trop petite et lui promis de lui en faire une étiquette lisible.

8. La fête qui n’aurait pas lieu

La semaine de la fête, la pluie s’installa. Pas une averse entre deux éclaircies : une pluie appliquée, méthodique, qui semblait connaître toutes les heures de mon calendrier. Les organisateurs annulèrent finalement la promenade familiale. Certaines portions étaient détrempées, et ils ne souhaitaient pas maintenir la sortie dans ces conditions. Nina reçut la nouvelle avec colère. Moi, avec un soulagement si vif qu’il me rendit triste.

Je n’aurais pas à prouver quoi que ce soit. Personne ne saurait si j’aurais pu parcourir la boucle. Le projet pouvait rejoindre les choses interrompues par les circonstances, catégorie très utile pour préserver son amour-propre. Je rangeai le casque dans le panier et me dis que j’avais déjà fait beaucoup.

Le lendemain, en allant acheter des légumes à pied, je croisai Suzanne. Elle poussait son vélo chargé de deux petits sacs. Elle revenait de son potager, où elle avait terminé le trajet en marchant. Elle n’avait pas attendu de savoir faire tout le chemin pour choisir la partie qu’elle pouvait parcourir.

— Vous continuez les cours ? demanda-t-elle.

— Je pense.

— Moi aussi. Maintenant que je sais partir, j’aimerais bien savoir arriver sans viser un buisson.

Elle repartit avec une tranquillité qui me fit plus d’effet que n’importe quel discours. J’avais lié mon apprentissage à une matinée précise, comme si le vélo devenait inutile après l’annulation d’un événement. Or il y avait toujours la bibliothèque, le marché, les chemins aménagés du quartier, et cette sensation très neuve d’avancer grâce à un mouvement que je n’avais pas cru posséder.

À la séance suivante, Apolline proposa une petite sortie encadrée lorsque chacun serait prêt, sur un itinéraire choisi pour notre groupe. Nous repérerions les portions, les points où mettre pied à terre et les possibilités de raccourcir. Rien ne nous obligerait à finir pour satisfaire un programme imprimé.

Je m’inscrivis. Rachid aussi. Il avait enfin commencé à parcourir le terrain sans regarder ses pédales comme des éléments de moteur désobéissants. Il plaisanta en demandant si nous obtiendrions une coupe. Je répondis que nous avions déjà son garage pour exposer les malentendus.

Ce soir-là, je téléphonai à Nina. Nous ne ferions pas la boucle de la fête, mais j’allais continuer à apprendre, puis nous choisirions une promenade adaptée ensemble. Elle me demanda si cela signifiait que le cadeau servait vraiment.

— Oui, dis-je.

Je regardai le vélo rouge. Pour la première fois, je ne complétai pas mentalement la phrase par une condition.

9. Six kilomètres avec des morceaux à pied

Quelques séances supplémentaires furent nécessaires avant notre sortie. Nous nous exerçâmes notamment à nous arrêter sans nous gêner et à reprendre notre place après une pause. Rachid cessa de se sentir obligé de repartir avant d’être prêt. Moi, j’appris à attendre sans commenter sa technique. Apolline considéra que cette dernière progression méritait presque une séance à elle seule.

Notre sortie eut lieu un mardi, par temps calme, sur un parcours préparé avec Apolline. Nous étions quatre débutants accompagnés, sans obligation de transformer chaque mètre en démonstration. Avant de partir, nous revîmes les règles du groupe et les passages où nous marcherions. J’aimai cette manière d’inclure les pauses dans le trajet au lieu de les considérer comme des défauts.

Les premières minutes, je n’entendis que ma respiration et la petite vibration du panier. Puis le monde se remit à exister. Une femme arrosait des jardinières. Des feuilles s’accumulaient au pied d’une barrière. Un merle sautait près d’un fossé, parfaitement convaincu que nos efforts ne le concernaient pas. Nous avançions lentement sur une voie aménagée, et cette lenteur me permit de voir des choses que je dépassais d’habitude en pensant à l’arrivée.

Rachid roulait derrière moi. À une pause, il annonça que sa chaîne faisait un bruit. Apolline vérifia avec lui qu’il n’y avait pas de problème nécessitant l’arrêt de la sortie. Il reconnut ensuite que la chaîne allait bien et que lui avait surtout besoin de souffler. Nous lui promîmes de laisser son nom sur les réparations malgré cette confusion momentanée entre l’homme et la machine.

Au passage d’une petite pente, je descendis avant de me sentir en difficulté. Suzanne fit de même. Nous poussâmes nos vélos en parlant du prix des tomates. Quelques semaines auparavant, j’aurais considéré cette marche comme la preuve que nous ne savions pas rouler. Elle ressemblait maintenant à une partie raisonnable de notre déplacement.

Le moment le plus difficile vint près du retour, quand un passage plus fréquenté demanda de concentrer notre attention. Apolline adapta le groupe et nous fit avancer de la manière prévue, avec un arrêt pour laisser passer les autres usagers. Je n’avais plus envie de montrer que j’étais capable de tout. J’avais envie de rentrer avec le souvenir d’une sortie que je pourrais refaire.

Nous terminâmes six kilomètres en comptant les portions à pied. C’était le chiffre qui m’avait inquiétée depuis mon anniversaire. Il n’avait plus la même importance, maintenant que je connaissais les arbres, les arrêts et la petite montée qu’il contenait.

Rachid resta longtemps immobile à l’arrivée, une main sur la selle. Je lui demandai si sa chaîne avait encore besoin de repos. Il secoua la tête.

— J’ai réparé des vélos pendant trente ans, dit-il. Je ne savais pas que c’était si silencieux, quand tout va bien.

Je ne trouvai rien à ajouter. Pour une fois, nous n’avions pas besoin d’améliorer la phrase de quelqu’un d’autre.

10. Cinq œufs sur six

Alice voulut fêter la sortie. Je refusai le grand repas qu’elle proposait, mais acceptai qu’elle passe avec Nina pour un goûter. J’avais appris quelque chose ; je ne venais pas de revenir d’une traversée de l’océan. Ma petite-fille apporta une sonnette neuve, plus sonore, parce qu’elle trouvait l’ancienne trop timide. Je fis vérifier qu’elle convenait et gardai la première dans un tiroir. On n’abandonne pas complètement les objets qui vous ont vue ridicule.

Nous organisâmes ensuite une courte promenade sur un chemin adapté, après en avoir choisi le parcours. Nina dut apprendre à rester avec nous au lieu de disparaître devant en annonçant qu’elle attendrait plus loin. Alice reconnut qu’elle avait oublié combien certaines habitudes étaient devenues automatiques pour elle. Nous nous arrêtâmes souvent, pour regarder quelque chose ou simplement parce que j’en avais envie.

Je n’étais pas devenue sportive. Je ne collectionnais pas les kilomètres et continuais à prendre le bus quand le trajet, la météo ou ma fatigue le justifiaient. Certains jours, le vélo restait dans l’entrée. Cette présence ne me reprochait plus rien. Il pouvait être un choix sans devenir une obligation supplémentaire dans une vie où j’avais déjà passé beaucoup de temps à devoir.

Rachid et moi nous retrouvions régulièrement. Parfois avec nos vélos, parfois sans. Les voisins avaient fini par apprendre qu’il avait été débutant et, contrairement à ce qu’il craignait, continuaient à lui confier leurs roues. Un homme s’était même inscrit à la session suivante après lui avoir posé beaucoup de questions sur les selles, puis une seule sur les cours.

J’avais confectionné l’étiquette promise pour sa coupe. Il l’avait placée bien en vue : victoire de l’équipe, mécanique assurée par Rachid. En dessous, il avait ajouté lui-même, au crayon : premières promenades personnelles, cette année. Ce n’était ni une correction honteuse ni une nouvelle prétention. Il y avait simplement davantage d’informations sur l’étagère.

Un matin, je pris le vélo pour aller chercher des œufs. Le marché n’était pas loin. Je connaissais le parcours, savais où je descendrais et n’avais promis ce déplacement à personne. En attachant l’antivol, je rencontrai la voisine qui m’avait toujours vue rentrer à pied avec mon cabas. Elle me dit que le rouge m’allait bien.

Je répondis merci, achetai six œufs et choisis, pour rentrer, le petit détour que j’aimais. Le panier vibrait doucement. La nouvelle sonnette avait une voix franche. Devant la maison, je découvris qu’un œuf s’était fêlé malgré mes précautions.

Je fis une omelette. Il n’était pas nécessaire que tout arrive entier pour considérer la matinée comme réussie.

Fin

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