Le lapin de bronze
Quand la capitaine Inès Garrigue entra dans la halle de Saint-Orme, une fillette lui demanda si les policiers avaient le droit de manger les preuves.
— Ça dépend des preuves, répondit Inès.
— Alors pas mon oiseau. Il est tombé, mais on peut le réparer.
La mère de l'enfant l'emmena avant qu'Inès puisse demander de quel oiseau il s'agissait. Sur les tables du concours, des jardins de sucre et des fruits impossibles luisaient sous les projecteurs. Personne n'y touchait. Une centaine de personnes attendaient derrière les rubans tendus par les premiers agents, dans cette immobilité contrariée des fêtes qu'une catastrophe n'a pas encore réussi à faire taire.
Émile Roncet, président du jury, était mort dans le petit bureau derrière la scène. Il avait soixante-sept ans et un visage que toute la région connaissait : pendant trente ans, il avait expliqué à la télévision locale qu'une pâte sentait la peur de celui qui la travaillait. Inès s'était toujours demandé comment on pouvait prendre plaisir à cuisiner après une phrase pareille.
Son collègue Mathis lui résuma ce qu'on savait. Une pâtissière avait découvert le corps à quinze heures seize. Des traces sur la tête évoquaient un coup. Le trophée du concours, un lapin de bronze de la taille d'une bouteille, se trouvait au sol près de la chaise. Le médecin et les techniciens arrivaient. On n'avait déplacé que ce qui avait été nécessaire lors de la tentative de secours.
— Il parlait encore dans les haut-parleurs vers quinze heures trois, ajouta Mathis. Beaucoup de témoins l'ont entendu. La personne qui l'a trouvé avait rendez-vous avec lui.
Dans l'encadrement de la porte, Inès aperçut le bras du mort. Une poudre blanche marquait la manche de sa veste brune. Ici, cela semblait aussi banal que de la poussière dans un chantier. Elle demanda pourtant qu'on la photographie avant toute manipulation.
Au-dessus du bureau, une affiche proclamait : Le goût de transmettre.
Sous l'affiche, le tiroir du secrétaire était ouvert. À côté d'un téléphone posé face contre la table, un rectangle propre se dessinait dans la poussière, comme si un objet plat avait récemment été retiré.
Dans la halle, un homme reprit le micro pour demander du calme. Sa voix grave, chaleureuse, remplit immédiatement l'espace.
— Nous allons tous faire preuve de dignité.
Inès regarda Mathis.
— On va commencer par lui demander d'éteindre ça.
La femme qui ne pleurait pas
La pâtissière s'appelait Alba Lenoir. Elle portait une veste blanche, un pantalon noir et des chaussures marquées de farine. Elle avait découvert son ancien maître étendu derrière le bureau, appelé à l'aide, puis essayé de suivre les indications du secours téléphonique jusqu'à l'arrivée d'un bénévole formé aux premiers gestes. Elle racontait cela sans détour, les mains posées à plat sur ses genoux.
— Vous le connaissiez depuis longtemps ?
— Depuis mes seize ans. Ça fait vingt-deux ans.
Elle ne précisa pas si ces vingt-deux ans constituaient un lien ou une peine. Sur une chaise voisine, un sac en toile était replié autour d'un objet rectangulaire. Inès demanda ce qu'il contenait. Alba hésita, puis en sortit un cahier à couverture verte.
Les recettes étaient écrites de plusieurs mains. Certaines pages portaient des taches anciennes, des conversions, des remarques au crayon. Sur la première figurait un prénom : Madeleine.
— Ma mère, dit Alba. Elle travaillait dans la cuisine de Roncet avant d'ouvrir sa propre boutique. Il avait gardé son cahier. Il prétendait qu'elle le lui avait donné.
Le fameux gâteau aux poires et au sarrasin, signature d'Émile Roncet, s'y trouvait. La recette avait été publiée sous son seul nom. Madeleine était morte depuis huit ans. Alba racontait qu'elle avait réclamé le cahier à plusieurs reprises, sans obtenir davantage qu'une plaisanterie sur les enfants qui réécrivaient les souvenirs de leurs parents.
— Et aujourd'hui ?
— Il m'a fait venir à quinze heures quinze. Il disait qu'il voulait parler avant la remise des prix. Quand je l'ai trouvé… j'ai vu le cahier dans le tiroir. Je l'ai pris.
— Avant d'appeler les secours ?
Alba ferma les yeux.
— Après. Quand quelqu'un d'autre s'est occupé de lui. Je sais à quoi ça ressemble.
Inès ne répondit pas. Elle fit noter l'heure approximative, demanda qui avait vu le geste, expliqua que le cahier devait être conservé pour l'enquête. Alba le serra une seconde contre elle avant de le rendre.
— Vous l'aviez menacé ?
— Je lui avais dit que je parlerais pendant la cérémonie s'il continuait à raconter que cette recette lui était venue en rêve. Ça, je ne vais pas le retirer parce qu'il est mort.
Dehors, quelqu'un prononça son nom trop fort. À travers la porte, Alba entendit. Elle ne tourna pas la tête, mais ses mains quittèrent enfin ses genoux pour agripper le bord de la chaise.
Un père exemplaire
Gabriel Vannier était l'homme du micro. Ancien animateur de radio, il organisait le concours depuis cinq ans et publiait des vidéos consacrées aux jeunes artisans. Son fils Jules, dix-sept ans, participait pour la première fois. Gabriel portait une veste bleu nuit et une chemise sans cravate. Sur le revers, une épingle en forme de fouet de cuisine donnait à son élégance un air volontairement modeste.
— Émile était exigeant, dit-il. Cela lui faisait des ennemis. Mais il ne comptait jamais son temps avec les jeunes.
Il jeta un regard vers la pièce où Alba attendait. Inès lui demanda de raconter sa propre journée.
Gabriel avait accueilli les participants, réglé les derniers détails, lancé l'ouverture à quinze heures, puis animé depuis la scène jusqu'à l'annonce du drame. Il avait entendu Émile prononcer son mot de bienvenue par les haut-parleurs. Le président du jury devait parler depuis le bureau, à l'aide d'un micro sans fil, avant de rejoindre les tables.
— Vous l'avez vu parler ?
— Je préparais la suite. Je n'étais pas dans sa poche.
La chaleur radiophonique s'était fissurée. Il la remit aussitôt en place.
— Pardon. C'est une journée terrible. Mon fils est complètement bouleversé.
Jules attendait près de la régie sonore. Grand, les cheveux encore humides d'une douche récente, il avait l'air de s'excuser d'occuper un corps devenu trop long. Sur son avant-bras, une petite brûlure était protégée par un pansement. Il observait moins sa pièce de concours que les câbles sous la console.
Son œuvre représentait une volière ouverte. Trois oiseaux blancs s'élevaient d'une branche en sucre bleu, au-dessus d'un gâteau aux agrumes. Le quatrième oiseau avait perdu la tête. Un panneau précisait que les décors devaient être réalisés par les candidats et que les éléments préparés avant le concours seraient déclarés au jury.
— Très beau travail, dit Mathis.
Jules rougit d'une façon qui ne ressemblait pas à du plaisir.
— Vous vous intéressez à la pâtisserie depuis longtemps ? demanda Inès.
— Mon père a toujours aimé ça.
Il s'arrêta, comprenant qu'il n'avait pas répondu à la bonne question.
Une dame portant un tablier violet vint demander si elle pouvait remettre des desserts au froid. Inès fit organiser cela avec les techniciens, table par table. La vie d'une fête continuait d'exiger des gestes absurdes : on ne laissait pas tourner la crème simplement parce qu'un homme venait de mourir.
Les voix qui restent
À dix-sept heures, la chronologie paraissait presque confortable. Alba avait été vue dans le couloir vers quinze heures quatorze. Jules reconnaissait s'être approché du bureau peu après quinze heures dix, sans entrer, disait-il. Gabriel affirmait être resté sur scène. Trois bénévoles se souvenaient de sa voix. Une commerçante jurait avoir entendu Émile à quinze heures deux précises, parce qu'elle avait alors envoyé une photographie à sa sœur.
Personne, en revanche, n'avait vu le président du jury pendant son discours.
Inès demanda les enregistrements de la régie. Jules travaillait avec le technicien habituel, absent une partie de l'après-midi pour une urgence familiale ; le jeune homme avait assuré la diffusion des musiques et des annonces en attendant son retour. Il expliqua les dossiers, les fichiers, la sauvegarde du spectacle. Ses phrases devenaient plus nettes dès qu'il parlait de son.
Dans l'enregistrement général, Émile plaisantait sur les régimes, vantait le concours, remerciait les partenaires. Puis un petit cri traversait sa voix :
— Mon oiseau !
Inès se redressa.
Elle fit venir la mère de la fillette rencontrée à son arrivée. Celle-ci expliqua que Fanny avait cassé un décor pendant la répétition du matin. Vers neuf heures et demie. Elle l'avait touché malgré les consignes et s'était mise à pleurer, persuadée d'avoir détruit tout le concours. Jules l'avait rassurée. On avait recollé ce qu'on pouvait.
À quinze heures, Fanny se trouvait à l'autre bout de la halle, près des crêpes, avec sa grand-mère.
Inès retourna voir Jules.
— Le discours était enregistré.
Le garçon regarda la console, puis la porte.
— Oui.
— Pourquoi ne pas l'avoir dit ?
— Personne ne me l'a demandé comme ça.
Elle attendit. Jules pinça les lèvres.
— Mon père m'avait demandé de le diffuser. Il disait qu'Émile avait du retard, qu'on avait justement gardé la répétition pour ça. Ce n'était pas… je ne pensais pas que ça changeait quelque chose.
Cela changeait beaucoup de choses. Pendant quatre minutes, une voix ancienne avait rempli la halle et chacun lui avait attribué un corps occupé à parler quelque part derrière une porte.
Le technicien revenu dans l'après-midi confirma pourquoi la répétition avait été conservée : il voulait vérifier le niveau de la voix d'Émile dans plusieurs zones de la halle avant l'arrivée du public. Jules n'avait donc pas fabriqué en secret un faux discours. Le fichier du matin, toujours présent sur l'ordinateur, contenait le même cri, la même hésitation devant le nom d'un partenaire et le même froissement de papier. La comparaison avec l'enregistrement général confirma la diffusion de ce fichier. Inès fit conserver les deux supports. Le souvenir de Fanny avait posé la bonne question ; les enregistrements permettaient maintenant d'y répondre autrement qu'en faisant confiance à la mémoire d'une enfant.
Gabriel pouvait s'être trompé en parlant d'un discours en direct. Il pouvait également avoir construit cette erreur pour eux.
Inès demanda qu'on sépare désormais le père et le fils dans les entretiens.
L'oiseau sans tête
Le lundi matin, le laboratoire n'avait pas encore répondu sur les prélèvements. Le médecin confirmait seulement que la mort pouvait correspondre au créneau étudié ; il ne pouvait pas fournir la minute exacte que chacun semblait attendre de lui. Inès préférait cette limite aux certitudes trop commodes.
Mathis avait retrouvé Cédric Dumas, un pâtissier spécialiste du sucre artistique dont Jules suivait les vidéos. Un numéro de commande apparaissait sur un emballage retrouvé sous la table du jeune homme. Dumas avait vendu la volière à Gabriel Vannier, achevée, dix jours plus tôt.
— Pour une démonstration, m'avait-il dit. Pas pour un candidat.
Il avait gravé ses initiales sous le socle, comme toujours. Émile connaissait son travail et lui avait envoyé une photographie dimanche, à quatorze heures quarante-trois. Une seule question accompagnait l'image : « C'est bien toi ? » Dumas, en déplacement, n'avait répondu qu'après l'annonce du décès.
Jules avait fabriqué le gâteau. Les décors, qui représentaient une part importante de la note, ne lui appartenaient pas.
Quand Inès lui présenta ces éléments, il ne protesta pas. Sa mère l'accompagnait. Séparée de Gabriel depuis quatre ans, elle avait découvert le concours sur une publication où son fils souriait devant sa volière, les épaules tenues par son père.
— Je ne voulais plus participer, dit Jules. Il disait qu'on avait trop annoncé la chose. Qu'après, je pourrais choisir ce que je voulais.
— Et qu'est-ce que tu voulais ? demanda sa mère.
— Le son. Une formation. Pas ça.
Il indiqua ses mains comme si elles ne lui appartenaient pas. Il aimait cuisiner, précisa-t-il, mais il n'aimait pas que chaque gâteau devienne une preuve de son avenir.
Inès lui demanda ce qu'il avait fait près du bureau. Le garçon se mit à pleurer avant même d'essayer de répondre.
Il était entré. Émile était déjà au sol. Jules avait aperçu sur le bureau la boîte du décor et l'une des photographies imprimées du socle. Il avait compris que sa tricherie était découverte. Au lieu d'appeler immédiatement, il avait pris la boîte et la photographie, puis était sorti.
— Je croyais qu'il s'était évanoui. Non. Je ne sais pas ce que je croyais. J'ai eu peur de mon père avant d'avoir peur pour lui.
Sa mère ne chercha pas à terminer sa phrase à sa place.
La manche brune
Le sucre sur la veste d'Émile ne provenait pas d'une poignée de farine, mais cela ne suffisait pas à désigner qui que ce soit. Dans une halle remplie de pâtissiers, un vêtement poudré constituait une piste fragile. Inès revint donc aux gestes.
Qui avait vu Émile toucher la volière ? La dame au tablier violet, Mireille, se rappela qu'il en avait examiné le socle après le déjeuner. Il avait soulevé un côté du décor, demandé qu'on lui apporte son téléphone et posé son bras dans le sucre répandu par l'oiseau cassé le matin.
— Il a essayé de nettoyer avec sa main, dit-elle. Ça a fait pire. Les gens veulent toujours frotter.
Il avait ensuite retiré sa veste brune et l'avait suspendue à la patère du bureau, parce qu'il faisait chaud sous les projecteurs. Mireille l'avait vu ressortir en chemise pour traverser la halle. Sur une photographie prise à quatorze heures cinquante-deux, il portait effectivement sa chemise claire, manches remontées.
Pourtant, on avait retrouvé le corps avec sa veste.
Cela pouvait s'expliquer simplement : il avait eu froid, voulu se présenter correctement, remis lui-même son vêtement. Inès demanda seulement aux techniciens si quelque chose, dans la position du tissu, attirait leur attention.
La réponse vint plus tard. La manche droite était retournée à l'intérieur, au niveau du poignet, et la doublure du dos formait un pli inhabituel sous le bras. Une maladresse de l'habillage, peut-être. Rien qui permît, isolément, de trancher.
Mais Mireille apporta un autre souvenir. Gabriel avait quitté le couloir pendant la diffusion du discours, avec une veste brune posée sur l'avant-bras. Elle avait pensé qu'il aidait Émile à débarrasser le bureau. Puis, pendant le morceau de musique suivant, il était revenu vers la même porte, sans micro à la main.
— Pourquoi ne pas l'avoir dit hier ? demanda Mathis.
— Parce que vous m'avez demandé où il était quand Émile parlait. J'ai répondu que j'entendais Gabriel annoncer les choses. Maintenant vous me demandez ce que j'ai vu. Ce n'est pas la même question.
Inès prit la remarque sans se défendre.
Ils avaient tous entendu beaucoup de choses, dimanche. Depuis le début, elle cherchait à savoir lesquelles possédaient réellement des jambes.
Un film raté
La preuve ne vint pas d'une caméra cachée. Elle vint du téléphone de Mireille, posé de travers contre une corbeille de serviettes. La bénévole voulait filmer la réaction du public devant la pièce montée de sa nièce. Elle avait lancé l'enregistrement trop tôt, puis oublié l'appareil en allant chercher des plateaux. On voyait surtout un poteau, le dos de deux personnes et une bande de couloir derrière la scène.
Mireille avait commencé par dire que sa vidéo était inutilisable. Elle l'avait néanmoins conservée, sur l'insistance de sa nièce, qui voulait garder le son des applaudissements.
Les enquêteurs la regardèrent sans avancer trop vite. La régie diffusait le début du discours enregistré. Gabriel entrait dans le couloir. Deux minutes plus tard, il en ressortait avec la veste brune sur le bras. Il restait un instant hors du champ, puis repassait dans l'autre sens. Enfin, il revenait seul et rejoignait la scène, où sa voix devenait réellement présente, avec les variations du micro qu'il déplaçait en parlant.
Au bout du couloir se trouvait un point d'eau utilisé par les bénévoles. Le passage était resté libre. Personne ne l'avait surveillé en permanence et Mireille refusa de compléter ce qu'elle avait vu par ce qu'on semblait espérer d'elle.
— Je ne peux pas vous dire s'il s'est lavé les mains. Je portais des plateaux. Je peux seulement vous montrer où il est allé.
Inès la remercia pour cette limite. Depuis dimanche, on lui offrait volontiers des certitudes qui grandissaient à chaque récit. La prudence de Mireille leur laissait un témoignage moins spectaculaire, mais utilisable.
La vidéo ne montrait ni le bureau ni ce qui s'y était passé. Elle détruisait pourtant son récit d'une présence continue sur scène. Elle confirmait aussi le souvenir de Mireille, détail par détail.
Sur son téléphone, Émile avait conservé un message adressé à Gabriel à quatorze heures quarante-sept. Il exigeait son passage au bureau avant l'ouverture. Il venait de reconnaître la volière de Dumas. Jules devait retirer sa candidature et Gabriel devait expliquer publiquement pourquoi. Émile refusait de laisser le garçon porter seul la faute d'un adulte.
Un brouillon plus ancien évoquait Alba. Il préparait une courte présentation pour lui rendre le cahier de Madeleine devant les participants et attribuer correctement la recette du gâteau aux poires. Il demandait qu'on ne transforme pas cela en « grande séance d'excuses ».
Inès relut cette formule. Même sur le point de corriger un tort, Émile voulait choisir la taille de la réparation.
Alba avait un motif de colère réel. Jules avait menti et déplacé des objets. Gabriel avait, lui, demandé la diffusion de l'enregistrement, rencontré la victime au moment qu'il niait, puis manipulé sa veste.
Les indices commençaient à désigner la même personne. Il fallait encore savoir ce qu'ils racontaient ensemble, et ce qu'ils ne prouvaient pas.
Le père derrière le présentateur
Gabriel admit d'abord avoir retiré une veste pour ne pas la salir. Puis il dit l'avoir rapportée parce qu'Émile la réclamait. Il soutint ensuite que Mireille confondait les moments, avant qu'on lui présente la vidéo.
L'entretien se prolongea en présence de son avocat. Inès ne lui promit ni indulgence ni secret. Elle lui demanda pourquoi il avait raconté un discours en direct alors qu'il avait personnellement demandé la diffusion du fichier de répétition.
— Je pensais à autre chose.
— À quoi ?
— À mon fils.
Il prononça enfin cette phrase avec sa voix d'homme fatigué, sans chercher le timbre qui faisait se taire une salle.
Émile lui avait montré les initiales sous le décor. Il voulait annuler la candidature et expliquer la fraude, parce que Gabriel avait déjà vendu à un partenaire une série de vidéos racontant l'ascension de Jules. Il lui avait reproché d'utiliser son fils comme une vitrine.
Gabriel avait parlé d'erreur, puis de cruauté. Jules serait humilié. Les autres jeunes riraient de lui. Émile avait répondu que le mensonge était celui du père et qu'il le dirait.
— Il allait tout détruire, murmura Gabriel.
— La candidature ?
Il ne répondit pas tout de suite.
— Les partenaires. Le prochain concours. Tout ce que j'avais monté.
Le coup était parti pendant la dispute, avec le trophée posé sur le bureau. Gabriel raconta s'être accroupi et avoir cherché une réaction. Sa main était tachée lorsqu'il s'était relevé. Il avait pris la veste pendue près de lui pour cacher son poignet en allant jusqu'au point d'eau. C'était alors que du sucre avait marqué sa propre manche. Après s'être lavé, il était revenu au bureau, avait essuyé sa main encore humide dans la doublure, puis tenté de remettre le vêtement sur Émile.
— Pourquoi lui remettre sa veste ? demanda Inès.
— Je voulais qu'il ait l'air… Je ne sais pas. Comme avant.
— Vous pouviez appeler quelqu'un.
Il resta longtemps silencieux. La minute où il avait quitté le bureau pour la première fois aurait pu servir à cela. Il avait choisi de cacher son poignet. Ensuite, chaque geste avait cherché à rendre le précédent moins visible, sans former un plan cohérent.
Les techniciens avaient retrouvé des traces compatibles avec son récit dans la doublure de la veste ; les analyses et les autres constatations devaient encore être confrontées à ses déclarations. Inès ne transforma pas chaque aveu en vérité immédiate. Il restait des gestes à préciser, des durées à vérifier.
Gabriel avait laissé le trophée derrière la chaise. Il avait rejoint la scène à la fin de la musique, puis continué à présenter la fête.
— Je croyais que quelqu'un le trouverait tout de suite.
— Et vous avez continué à parler.
Il regarda ses mains.
— Je savais faire ça.
Ce qui ne revient pas
L'enquête n'effaça pas les mensonges des autres. Jules dut expliquer plusieurs fois pourquoi il n'avait pas appelé au secours en découvrant le corps. Ses horaires, ses déplacements et les objets retirés furent examinés. Il ne suffisait pas que son père ait reconnu un coup pour que tout le reste perde son importance.
Alba récupéra le cahier lorsque sa conservation ne fut plus nécessaire aux investigations. La famille d'Émile ne contesta pas qu'il avait appartenu à Madeleine. Un article local raconta finalement l'histoire de la recette, avec des mots plus simples que ceux du discours jamais prononcé.
On demanda à Alba si ce geste posthume lui permettait de pardonner.
— Ce n'est pas un geste posthume. C'est un cahier qu'on me rend. Pour le reste, je n'ai personne avec qui finir la conversation.
Elle regretta d'avoir parlé si sèchement au journaliste, puis décida de ne pas réclamer une phrase plus aimable. Elle avait passé assez de temps à arrondir les angles pour que les autres puissent les oublier.
Dans la halle nettoyée, on démonta les tables. Les œuvres périssables furent retirées. La volière de Jules avait perdu un second oiseau ; le sucre supportait mal l'humidité laissée par une porte ouverte. Le garçon vint chercher son matériel avec sa mère. Il ne voulait rien emporter du décor.
Mireille lui rendit la petite tête réparée par Fanny, posée dans une boîte d'allumettes garnie de coton. L'enfant l'avait laissée pour lui avant de rentrer.
— Elle dit que tu l'avais consolée sans la gronder, expliqua la bénévole. Ça lui avait fait du bien.
Jules prit la boîte. Il resta longtemps à la regarder.
Lorsqu'Inès le revit pour une dernière précision sur la régie, il lui demanda si elle croyait qu'il avait pu sauver Émile en appelant plus tôt. Elle ne possédait pas cette réponse. Elle lui dit que les médecins examineraient ce qui pouvait l'être, mais qu'aucune invention de sa part ne rendrait le passé plus supportable.
Sa mère attendait dans le couloir. Le garçon la rejoignit sans remettre son sourire de photographie.
Inès rentra chez elle avec une odeur de sucre qu'elle croyait sentir encore dans ses cheveux. Son père avait laissé sur sa table une tarte un peu brûlée. Elle en mangea une part debout, puis une autre, sans chercher ce qu'elle prouvait.
La recette entière
Le printemps suivant, Saint-Orme organisa une rencontre d'artisans dans la même halle. Pas de podium, cette année-là. Pas de classement des jeunes. Gabriel attendait son procès ; ceux qui avaient travaillé avec lui apprenaient encore à raconter les événements sans commencer par dire qu'il avait toujours été si agréable.
Inès y passa un dimanche, hors service. Elle avait d'abord pensé éviter l'endroit. Puis son père lui avait demandé de l'y accompagner : on annonçait une démonstration de feuilletage, et il refusait de mourir sans comprendre pourquoi ses chaussons s'ouvraient toujours du mauvais côté.
Alba tenait un stand près de la fenêtre. Sur une ardoise, elle avait écrit : Gâteau aux poires et au sarrasin, recette de Madeleine Lenoir. Le cahier n'était pas exposé. Il restait dans sa cuisine, à l'abri de la lumière, et servait encore.
— Vous le modifiez ? demanda Inès en goûtant.
— Bien sûr. Elle le faisait tout le temps.
Au fond de la halle, un jeune homme ajustait le son d'un micro. Jules suivait désormais une formation technique. Il était venu aider l'équipe pour quelques heures, à sa demande, accompagné d'un camarade. Sa mère lisait dans un coin, sans le photographier.
Quand Alba commença sa démonstration, sa voix parvint nette jusqu'au dernier rang. Elle raconta que sa mère ratait parfois le premier essai, jurait devant le four et notait ensuite les corrections avec une précision féroce. Elle ne parla ni de génie ni de secret transmis à une élue.
Fanny se trouvait au premier rang, les mains jointes pour ne rien toucher. Au moment où Alba sortit le gâteau, elle demanda si une recette pouvait appartenir à quelqu'un quand tout le monde la refaisait.
Alba réfléchit avant de répondre.
— On peut partager ce qu'on nous a donné sans faire disparaître la personne qui nous l'a donné.
Jules leva les yeux de sa console. Sur le bord de son établi, près d'une bobine de câble, une petite boîte d'allumettes était ouverte. Inès aperçut la tête d'oiseau, recollée de travers, qu'il avait gardée.
Ce n'était pas la pièce la plus belle de la halle.
Pour la première fois, elle n'avait pas besoin de l'être.
Fin