Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
HorreurCertains spectateurs ne veulent pas rentrer

Le rappel des absents

Célia vient récupérer les costumes d’un théâtre fermé. Un manteau refuse de quitter les loges, les portes changent de destination et la salle attend un dernier salut. Pour sortir, il faudra résister aux voix les plus familières.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

Les chapitres de cette histoire
  1. 1. La main dans la manche
  2. 2. Cent douze
  3. 3. Une répétition sans date
  4. 4. Le passager
  5. 5. Le rôle
  6. 6. Le nom cousu
  7. 7. Le texte manquant
  8. 8. La salle pleine
  9. 9. Sans salut
  10. 10. Les places qui restent

1. La main dans la manche

La main se referma sur le poignet de Célia alors qu’elle retirait le manteau de son cintre.

Elle lâcha tout. Le vêtement tomba sur le parquet, lourd et inerte, avec ce bruit mou des tissus doublés. Il n’y avait personne derrière la penderie. Dans la manche droite, elle retrouva une attache métallique recourbée. Elle la redressa du bout d’un tournevis, puis regarda son poignet. Quatre marques rouges y dessinaient des lignes parallèles.

Elle prit une photographie avant de réfléchir à ce qu’elle photographiait.

— Une agrafe ? demanda Bastien.

Il se tenait dans la porte des loges, une caisse de projecteurs dans les bras. Son entreprise devait vider le théâtre des Amandiers avant lundi. Célia intervenait pour le musée municipal, qui avait accepté une sélection de costumes. Tout le reste partirait vers un entrepôt en attendant une vente. Ils disposaient de deux jours, d’une camionnette et de trois listes qui ne contenaient jamais les mêmes objets.

— Probablement.

Elle lui montra l’attache, pas les marques.

Le théâtre était fermé depuis huit ans. Une fissure avait condamné le balcon ; des travaux trop chers avaient condamné le reste. En ville, chacun racontait avoir assisté ici à une représentation inoubliable. Personne ne semblait se souvenir de son dernier billet acheté.

Bastien posa sa caisse et souleva le manteau.

— Beau tissu. Ça ressemble à celui de ton grand-père.

— Tous les manteaux gris ressemblent à celui de mon grand-père.

Il sourit, mais elle ne plaisantait qu’à moitié. Son grand-père était mort au printemps. En vidant son appartement, elle avait découvert combien de souvenirs tenaient à des choses presque identiques : un bouton, une doublure, une odeur qui disparaissait dès qu’on cherchait à la retenir. Elle avait accepté ce chantier pour travailler sur des vêtements qui n’appartenaient à personne qu’elle avait aimé.

Au col, une étiquette portait un nom : ÉTIENNE RAVEL.

Elle le nota sur sa fiche. Du côté de la salle, quelqu’un applaudit trois fois.

Bastien releva la tête.

— Suzanne nous appelle ?

Suzanne, l’ancienne régisseuse, leur avait ouvert le bâtiment à neuf heures. Depuis, elle triait des dossiers dans son bureau. Ils traversèrent les coulisses. Sur scène, la lumière de travail éclairait les premiers fauteuils rouges. Plus loin, les rangées se perdaient dans l’ombre.

— Suzanne ?

Aucune réponse. Célia contourna le rideau. Une porte battait doucement au fond du parterre. Elle l’immobilisa avec la cale en caoutchouc posée à côté.

Quand ils retournèrent aux loges, le manteau gris était sur son cintre.

2. Cent douze

Suzanne avait soixante-dix ans et une manière de manipuler les clés qui rendait chaque porte personnelle. Elle connaissait celle qu’il fallait pousser du genou, celle dont la poignée menaçait de rester dans la main, celle qui n’avait jamais fermé malgré vingt ans de réclamations.

— Vous avez rangé le manteau ? demanda Célia.

— Quel manteau ?

À la description, Suzanne posa son trousseau.

— Le gris reste ici.

— Il figure sur la liste du musée.

— Alors la liste est fausse.

Célia attendit une explication. Suzanne tira un dossier d’une pile et l’ouvrit au hasard. Ses doigts glissaient sur des feuilles qu’elle ne lisait pas.

— Je peux noter une réserve, dit Célia. Mais il faut une raison. Un prêt, un propriétaire, une fragilité ?

— Il a déjà trop voyagé.

Bastien entra avec un plan de la salle.

— Il nous manque un fauteuil. Cent douze au registre, cent onze sur le dessin.

— Le douzième rang, côté cour, répondit Suzanne. Un strapontin. Ne vous occupez pas de celui-là.

— On déménage tout le mobilier.

— Pas aujourd’hui.

Pour la première fois, sa voix avait cessé d’être lasse. Elle regardait Bastien comme on regarde un enfant déjà trop près du bord. Puis le téléphone sonna dans son sac. Elle s’éloigna pour répondre, en refermant derrière elle la porte du bureau.

Bastien souffla.

— On fait la moitié du travail et on prend la moitié du camion ?

Célia consulta sa photographie du poignet. Sur l’écran, les marques semblaient moins nettes. Elle se demanda s’il était possible d’avoir peur d’un lieu parce qu’une femme âgée refusait de le quitter. Elle se demanda aussi pourquoi cette explication, pourtant raisonnable, lui paraissait si peu satisfaisante.

Ils poursuivirent l’inventaire à deux. Des robes couvertes de perles, des chemises jaunies, un costume de renard dont la tête sentait la colle. Dans chaque vêtement, Célia cherchait une étiquette. Les noms revenaient : Léa Monnier, André Sala, Claire Derenne. Plusieurs avaient été barrés puis remplacés. Une veste portait cinq identités superposées.

Le manteau d’Étienne Ravel, lui, n’en avait qu’une.

À midi, Bastien sortit chercher des sandwichs. Célia resta pour finir une caisse. Elle entendit un fauteuil se rabattre dans la salle, puis un autre. Le bruit se rapprocha de la scène, rangée après rangée, comme si une personne immense se levait par morceaux.

Elle n’alla pas voir. Elle termina lentement son étiquette, en appuyant assez fort pour traverser le carton.

3. Une répétition sans date

L’après-midi, Suzanne consentit à parler du manteau.

— Il servait dans une pièce. Un homme revenait dîner après des années d’absence. Sa femme avait mis son couvert tous les soirs. À la fin, on comprenait qu’elle savait qu’il était mort.

— Quel titre ?

— Le titre a changé plusieurs fois.

Elle avait répondu trop vite. Célia le remarqua, mais ne voulut pas transformer une collecte de costumes en interrogatoire. Elle demanda seulement une photographie de la représentation, pour le dossier du musée.

Suzanne lui apporta un album. Sur une scène éclairée, un homme en manteau gris se tenait devant une table. À sa gauche, une actrice levait la main vers son visage. Le cliché avait quelque chose de douloureusement ordinaire : une chaise un peu trop moderne, une nappe qui plissait, un bouquet artificiel posé près d’une bouteille.

— Étienne Ravel ?

— Non. Marcel.

— Alors Étienne, c’est le personnage ?

Suzanne referma l’album.

— C’est le nom dans le manteau.

Célia posa sa main sur la couverture avant qu’elle ne puisse l’emporter.

— Il y a eu un accident ici ?

Suzanne regarda les quatre marques sur son poignet. La vieille femme ne demanda pas ce qui les avait faites.

— Il y a eu une représentation de trop.

Elle libéra doucement l’album et retourna au bureau.

À seize heures, Bastien démonta le dernier projecteur de la face. L’électricité principale devait être coupée le lendemain, après le passage d’un technicien. Pour la soirée, ils n’auraient plus que les éclairages de service et les lampes autonomes de l’équipe. Célia lui proposa de s’arrêter. Ils avaient suffisamment de caisses pour un premier voyage.

Il accepta immédiatement.

Ils chargèrent huit caisses et deux portants. Suzanne demeura près de la porte pendant toute l’opération. Lorsque Célia la salua, elle vérifia le contenu visible de la camionnette avant de répondre.

À l’entrepôt du musée, Bastien ouvrit les portes arrière.

Le manteau gris pendait au premier portant.

Il était encore enveloppé dans la housse transparente que Célia avait laissée sur une chaise, aux Amandiers. L’étiquette de transport portait son écriture et un numéro qu’elle n’avait pas attribué.

Bastien la regarda, puis regarda le manteau.

— Je ne l’ai pas mis là.

Dans l’habitacle fermé, trois applaudissements résonnèrent.

4. Le passager

Ils ne laissèrent pas le manteau à l’entrepôt.

Plus tard, Célia se reprocherait de n’avoir appelé personne. Sur le moment, la question n’était pas de convaincre une personne extérieure. Elle était de ne pas laisser ce vêtement dans un bâtiment où, le lendemain matin, une agente ouvrirait seule les réserves.

Bastien posa le portant contre le mur et referma les portes arrière. Ils remontèrent dans la cabine. Il faisait encore jour, mais la pluie avait vidé les rues. Au premier feu, le siège entre eux s’affaissa légèrement.

Ni l’un ni l’autre ne regarda tout de suite.

— Tu sens ? murmura Bastien.

Un parfum de savon humide. Pas une puanteur de cave, pas une odeur de décomposition. Quelque chose de domestique, de propre, qui rendait la place enfoncée plus insupportable.

Célia appela Suzanne. La sonnerie dura assez longtemps pour qu’elle voie changer deux fois les feux du carrefour.

— Rapportez-le, dit la vieille femme avant même qu’elle parle.

— Qu’est-ce que vous nous avez donné ?

— Je ne vous ai rien donné. Venez par l’entrée des artistes. Et ne lui demandez rien.

La communication s’interrompit.

Le siège remonta lorsque la camionnette tourna dans la rue du théâtre. Bastien se gara devant l’entrée latérale. Il avait le visage d’un homme qui essaie de retenir plusieurs questions avec ses dents. Suzanne les attendait sous la marquise, sans parapluie. La pluie avait collé ses cheveux à son front.

— Vous étiez seuls ?

— Nous étions deux, dit Célia.

— Je ne vous demande pas combien vous étiez au départ.

Elle ouvrit la porte de service et les fit reculer pour laisser passer le portant. Le manteau se balançait dans sa housse. À mesure qu’ils approchaient des coulisses, Célia entendait un frottement qui ne suivait pas les roues : des semelles sur le sol, tout près derrière elle.

Suzanne les conduisit à la loge du fond. Elle écarta la housse, vérifia l’étiquette intérieure et referma la penderie à clé.

— Maintenant, vous partez.

Bastien posa la main sur la poignée de la sortie. Il la tira, puis poussa. De l’autre côté, on tira également. Le métal se déforma lentement sous sa paume.

Dans la salle, quelqu’un se racla la gorge.

Suzanne ferma les yeux.

— Trop tard, dit-elle.

5. Le rôle

Ils s’installèrent dans le bureau, parce que c’était la seule pièce dont la porte donnait directement sur un petit escalier extérieur. Suzanne en ouvrit le battant. Au lieu des marches et du mur de briques, ils virent le couloir des loges.

Elle referma sans surprise.

— Ça ne sert à rien de courir. On retombe dans la maison.

— Quelle maison ? demanda Bastien.

— Celle de la pièce.

Célia s’assit. Elle ne se sentait plus capable de tenir debout sans que cette faiblesse devienne visible. Le bureau sentait le café ancien, la poussière de papier et le parfum de savon qui les avait accompagnés en voiture.

Suzanne sortit d’un tiroir un cahier à couverture noire.

— Marcel jouait Étienne. Son fils était mort quelques mois avant les répétitions. Dans le texte, le personnage revenait trouver sa femme. Marcel voulait que ce soit son fils qui revienne. Il a commencé à modifier des phrases. À parler dans les silences où il devait seulement attendre.

— Et quelqu’un est revenu ?

— Quelque chose a répondu.

Elle ouvrit le cahier. Des corrections s’entrecroisaient en plusieurs encres. À la dernière page, une phrase avait été rayée jusqu’à trouer le papier.

— Le soir de la dernière, le public a rappelé les acteurs. Une fois. Deux fois. Au troisième salut, Marcel a aperçu son garçon au fond de la salle.

Suzanne posa le cahier, incapable de poursuivre quelques secondes.

— Il est descendu de scène. Quand les lumières se sont rallumées, il n’était plus là. Les gens ont pensé à un malaise, à une fuite. La police a cherché. Moi aussi. Pendant des mois.

— Vous étiez quoi, pour lui ?

— Sa femme. Celle qui jouait sa femme également.

Célia revit le geste de l’actrice sur la photographie. Elle avait cru y lire une convention théâtrale. Elle comprenait maintenant pourquoi Suzanne avait refermé l’album.

— Alors pourquoi garder tout ça ?

— Parce qu’après sa disparition, le manteau revenait dans les loges. Chaque fois qu’on le sortait. Et parce que certaines nuits, quand je restais seule, je l’entendais.

— Marcel ?

Suzanne détourna le regard.

— Au début, je croyais que c’était lui.

Au-dessus d’eux, quelqu’un frappa le plafond avec le bout d’une canne. Deux coups espacés, puis un troisième. Célia reconnut le rythme avant de vouloir l’admettre. Son grand-père frappait ainsi le plancher lorsqu’il l’appelait depuis sa chambre.

6. Le nom cousu

Bastien voulut téléphoner. L’écran affichait du réseau, les appels partaient, mais une respiration répondait avant toute sonnerie. Sur le téléphone de Célia, les messages semblaient envoyés. Aucun accusé de réception n’apparaissait. Elle écrivit néanmoins leur adresse et leur situation à deux collègues, puis rangea l’appareil.

— On cherche une autre sortie, dit-elle.

Suzanne ne les empêcha pas de quitter le bureau. Elle prit seulement le cahier et les suivit.

La porte du foyer donnait sur une loge. Celle qui menait au sous-sol ouvrait sur l’arrière de la scène. Par la fenêtre des toilettes, ils apercevaient le rouge des fauteuils au lieu de la cour. Bastien brisa une petite vitre avec le coin d’un tabouret. De l’autre côté, un éclat tomba sur le plateau et le bruit leur parvint avec un léger retard.

Il s’assit par terre. Pour la première fois, il ne chercha pas une explication.

Célia retourna à la penderie. La clé était restée dans la poche de Suzanne ; elle la lui demanda. La vieille femme hésita, puis la donna. À l’intérieur, le manteau gris ne pendait plus. Il était posé sur le dossier d’une chaise, comme si un homme venait de l’enlever.

Sur l’étiquette du col, le nom d’Étienne Ravel avait pâli.

En dessous apparaissaient deux nouvelles lettres : B A.

Célia appela Bastien. Il regarda l’étiquette, puis recula.

— Je l’ai essayé, dit-il.

Elle se souvenait de l’avoir vu soulever le manteau. Il avait dû passer les bras dedans pendant qu’elle remplissait sa fiche.

— Juste pour rire. Deux secondes.

Suzanne avait posé une main contre le mur.

— Il choisit quelqu’un pour tenir la place.

— Qui, « il » ?

— Je ne sais pas.

Célia tira sur l’étiquette. Les points tenaient. Elle prit ses ciseaux de couture dans sa trousse et coupa les fils. Une douleur vive traversa le cou de Bastien. Une ligne rouge apparut à la base de sa nuque.

Elle s’arrêta immédiatement.

Du fond du couloir, une voix d’enfant cria :

— Papa, c’est l’heure !

Bastien ne bougea pas. Il n’avait pas d’enfant. Célia le savait, mais elle vit sur son visage l’effort qu’il faisait pour ne pas répondre à un appel qui lui était pourtant adressé.

Il recula jusqu’à toucher le mur et ferma les yeux.

— C’est le pire, dit-il. Je sais que ce n’est personne. Et j’ai quand même l’impression de laisser quelqu’un seul.

Célia s’accroupit devant lui. Elle connaissait cette faiblesse chez son collègue, sans l’avoir jamais appelée ainsi. Il prenait les derniers transports, montait les cartons que les autres jugeaient trop lourds, rappelait les clients mécontents après la fin de sa journée. On le remerciait beaucoup. On ne lui demandait pas souvent si cela lui convenait.

— Tu n’as pas à aller vérifier.

— Et si je me trompe ?

Elle aurait voulu répondre avec certitude. Le théâtre leur avait déjà retiré tant de choses qu’une phrase assurée lui paraissait une forme de protection. Mais elle ne pouvait garantir que le couloir était vide.

— Alors on sera trois à s’être trompés. Tu ne vas pas porter ça tout seul.

Bastien rouvrit les yeux. Pour la première fois depuis leur retour, il lui tendit la main pour qu’elle l’aide à se relever.

7. Le texte manquant

Ils étalèrent le cahier sur une table de maquillage. Célia chercha la fin originale sous les corrections. Le rôle d’Étienne consistait à revenir, à se laisser reconnaître, puis à partir avant le jour. Sa femme devait renoncer à le retenir. Une scène simple, presque sèche, que des dizaines d’ajouts avaient transformée en interminable repas.

— C’est Marcel qui a écrit tout ça ?

Suzanne secoua la tête.

— Pas tout.

Elle montra une page. Son écriture était la même que celle des étiquettes de boîtes dans le bureau.

Après la disparition de son mari, elle avait repris les répétitions seule. Elle avait lu ses répliques, attendu les réponses, ajouté des questions. Un soir, une voix lui avait répondu depuis la salle. Elle avait écrit davantage. Tout ce qu’elle aurait voulu demander à Marcel. Tout ce qu’elle n’avait pas osé lui dire après la mort de leur fils.

— Chaque fois que je croyais arriver à la fin, il y avait quelque chose d’autre.

— Vous avez continué pendant combien de temps ?

— Je ne venais plus tous les soirs.

Célia n’insista pas. La réponse ne portait pas sur une durée, mais sur une diminution dont Suzanne s’était longtemps contentée.

Bastien tournait les pages avec précaution. Au milieu du cahier, une photographie montrait la distribution au salut. Suzanne, Marcel, deux comédiens plus jeunes. Derrière eux, le rideau était déjà presque fermé.

— Vous disiez qu’il était descendu chercher votre fils.

— Oui.

— Quel âge avait votre fils ?

— Vingt-sept ans.

Bastien regarda la porte par laquelle était venue la voix enfantine.

Suzanne comprit avant qu’il parle. Quelque chose se contracta dans son visage, puis céda. Ce n’était pas la douleur nouvelle d’une révélation. C’était l’épuisement de devoir enfin regarder ce qu’elle avait évité de voir.

— Ce n’est pas lui, dit-elle.

Dans le couloir, la voix changea. Un homme appela Suzanne avec une tendresse embarrassée, celle qu’on prend pour demander pardon.

Elle posa les mains sur ses oreilles.

Célia examina la dernière page. Sous les ratures, quelques lettres restaient lisibles. Elle éclaira le papier de côté avec sa lampe. La pointe avait laissé des creux.

La phrase disait : La porte n’est fermée que pour celui qui attend encore.

8. La salle pleine

Ils ne savaient pas si terminer la pièce les libérerait. Suzanne le dit clairement. C’était important pour Célia : la vieille femme cessait enfin de parler comme si ses habitudes constituaient des règles certaines. Elles n’avaient été, pendant des années, que des façons de tenir la peur à distance.

Ils ne suivraient pas le texte entier. Bastien refusa de mettre le manteau. Célia le posa sur une chaise, au bord du plateau. Le vêtement pesait maintenant si lourd qu’elle dut le tirer à deux mains pour le dégager de la penderie.

La salle était pleine.

Ou presque. Célia voyait des têtes, des épaules, des profils tournés vers la scène. Certains fauteuils semblaient occupés par une obscurité plus épaisse que les autres. Au fond, un homme tenait une canne entre ses genoux.

Elle baissa les yeux avant de voir son visage.

Suzanne s’avança jusqu’à la table qui se trouvait encore derrière les décors. Bastien apporta une seconde chaise. Les gestes leur donnaient quelque chose à faire, un ordre provisoire au milieu de ce qui n’en avait plus. Célia resta près de la coulisse avec le cahier ouvert.

— Vous êtes en retard, dit une voix dans la salle.

C’était celle de Marcel, ou celle que Suzanne avait décidé de reconnaître sous ce nom. La vieille femme serra le dossier de la chaise.

— Je sais.

Un homme se leva au premier rang. Il avait le visage de la photographie, les épaules plus basses, la bouche entrouverte. Célia vit Suzanne faire un pas. Elle attrapa son poignet, assez fort pour lui faire mal.

— Regardez la manche.

L’homme portait le manteau gris.

Le même manteau était sur la chaise.

Ce détail, absurde et minuscule, immobilisa Suzanne. L’apparition baissa les yeux sur son propre vêtement. Durant une seconde, elle parut contrariée plutôt que triste. Cette expression fut plus terrible que tout ce qui l’avait précédée.

Puis la salle applaudit.

Le rideau se mit à glisser. Bastien le retint, les pieds ancrés dans le parquet. Un grand pli de velours se tendit autour de son bras comme une main refermée. Célia courut vers lui. Ensemble, ils reculèrent assez pour libérer son poignet.

Quand les applaudissements cessèrent, le manteau n’était plus sur la chaise.

Il reposait sur les épaules de Bastien.

9. Sans salut

Il tenta de l’enlever. Ses doigts glissaient sur le col sans trouver de prise. Célia vit, sous le revers, l’étiquette où son prénom s’écrivait lentement. BASTIEN. Les lettres n’étaient pas brodées. Elles apparaissaient dans les fibres, comme une tache qui remonte à travers du papier.

— Ne coupez pas, dit-il.

Elle avait déjà les ciseaux à la main. Elle les posa.

Suzanne se tourna vers la salle.

— Tu ne reviendras pas.

L’homme du premier rang sourit avec une douceur parfaite.

— Je suis là.

— Non.

La réponse était si faible que Célia ne sut d’abord pas si elle avait été prononcée.

— Tu as eu froid, cette nuit-là, continua Suzanne. Et j’ai cru que si je trouvais la bonne phrase, ça aurait moins existé. Mais mon fils est mort. Marcel a disparu. Ce sont deux choses qui sont arrivées. Je ne peux pas les empêcher en recommençant le dîner.

Au fond de la salle, la canne frappa le sol.

Célia sentit des larmes couler sans avoir décidé de pleurer. Elle pensa au téléphone de son grand-père, qu’elle avait conservé chargé pendant deux semaines après l’enterrement. Elle n’attendait aucun appel. C’était ce qu’elle s’était dit. Elle posa le cahier sur la table.

— On sort, annonça-t-elle.

Elle ne parlait pas aux sièges. Elle parlait à Suzanne et à Bastien.

Ils se dirigèrent vers la coulisse gauche. Les applaudissements recommencèrent, beaucoup plus forts. Bastien se retourna malgré lui. Son visage avait changé ; une attente douloureuse s’y mêlait à la peur.

— Quelqu’un me remercie, murmura-t-il.

— Je te remercierai dehors.

Célia passa son bras sous le sien et continua d’avancer. Suzanne marcha de l’autre côté. Le manteau les tirait en arrière. Ils n’arrivaient plus à distinguer les voix dans les claquements de mains. On appelait leurs noms, mais aussi des noms qu’ils ne connaissaient pas. Des gens réclamaient une dernière minute, une explication, un baiser oublié.

Dans le couloir, la porte des artistes avait retrouvé sa plaque verte.

Suzanne la poussa. L’air froid entra, chargé de pluie.

Au seuil, Bastien s’affaissa. Le manteau retenait encore une épaule. Célia agrippa sa main nue. Derrière eux, une voix exactement semblable à la sienne cria de ne pas la laisser.

Suzanne ferma la porte.

Le tissu céda sans se déchirer. Bastien tomba sur le trottoir, en chemise, et les applaudissements s’arrêtèrent.

10. Les places qui restent

Les collègues de Célia arrivèrent onze minutes plus tard. Les messages avaient été reçus tous ensemble à vingt-trois heures dix-sept. Bastien tremblait si fort qu’il n’arrivait pas à tenir le gobelet de café qu’on lui tendait. Une marque circulaire rougissait son cou. Il accepta de partir aux urgences, à condition que personne ne retourne chercher sa veste.

Suzanne donna ses clés à la responsable du musée. Elle ne parla ni de fantômes ni de théâtre vivant. Elle dit qu’il y avait eu un incident, que trois personnes pouvaient en témoigner, et qu’aucun employé ne devait entrer seul dans le bâtiment.

Le chantier fut suspendu. Pendant les jours suivants, on parla d’épuisement, d’un produit ancien utilisé dans les réserves, d’un défaut électrique qui pouvait expliquer une partie des bruits. Aucune de ces hypothèses ne rendait compte du manteau. Aucune ne fut néanmoins jugée assez absurde pour être oubliée. Célia comprenait ce besoin d’une explication praticable. Elle aurait aimé en disposer d’une elle-même.

Elle rédigea un rapport sans supprimer les faits qui paraissaient impossibles. La responsable le lut en silence, puis lui demanda si elle souhaitait quelques jours de congé. Célia répondit oui. Elle n’essaya pas d’obtenir, en plus, qu’on la croie entièrement.

Le dimanche, elle rendit visite à Suzanne. L’ancienne régisseuse avait sorti l’album du théâtre, mais aussi des photographies où son fils n’était pas un enfant. Sur l’une d’elles, il réparait une étagère en riant, une vis entre les lèvres. Marcel tenait la planche à l’envers.

— Je ne veux plus qu’ils restent seulement la nuit où je les ai perdus, dit Suzanne.

Elles passèrent une heure à écrire des noms et des dates au dos des images. Parfois Suzanne se trompait d’année. Parfois elle ne savait plus. Célia laissait alors un blanc. Elles n’avaient pas besoin de tout compléter pour conserver ce qui était réel.

Trois semaines plus tard, Bastien reprit le travail. Il évitait les vêtements à col serré. Célia retourna au musée et demanda à travailler quelque temps sur des objets en céramique. Leur amitié changea peu en apparence. Ils se téléphonaient seulement un peu plus souvent, sans attendre d’avoir une bonne raison.

Le théâtre resta fermé. Un matin, avant le passage d’une commission, la gardienne trouva une enveloppe glissée sous le portail. Elle la remit au musée, dont le nom figurait sur le papier.

À l’intérieur se trouvaient trois billets pour les Amandiers.

Pas de date. Pas de titre. Seulement une rangée et trois places voisines.

Célia les regarda longtemps, puis les plaça dans une pochette transparente. Elle inscrivit leur provenance, l’heure de découverte et le nom de la gardienne. Dans la case réservée au nombre d’objets, elle écrivit trois.

Elle vérifia avant de fermer le tiroir.

Il y en avait quatre.

Fin

Encore un peu d’ailleurs ?

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