1. Une chaise au milieu de la piste
La première fois que Lise entra dans la salle des Fougères, Adrien lui demanda de déplacer sa chaise. Elle avait posé dessus son ordinateur, son manteau et une boîte de biscuits achetée pour amadouer les membres de l’association. Elle crut qu’il voulait l’aider. Il désignait simplement le milieu de la piste.
« Ici, on tourne. »
« Je ne compte pas rester longtemps. »
« Nous non plus. On revient toujours au même endroit. »
Elle leva les yeux vers lui et vit qu’il souriait. Cela l’agaça davantage que s’il avait été désagréable. Depuis le début de la semaine, tout le monde semblait considérer son dossier de travaux comme une offense personnelle. Elle était architecte, chargée de rénover la salle municipale. Elle n’avait ni décidé de sa fermeture ni demandé qu’elle coïncide avec le printemps où les danseurs prévoyaient leur grand bal.
Adrien enseignait ici deux soirs par semaine. Il déplaça la chaise jusqu’au mur, puis lui demanda si le parquet serait conservé. Elle répondit que le diagnostic n’était pas achevé. Il lui demanda si les miroirs resteraient. Même réponse. À la troisième question, elle ouvrit la boîte de biscuits.
« Je peux vous offrir une chose certaine. »
Il en prit un. Autour d’eux, une dizaine de personnes arrivaient avec des chaussures dans des sacs, des bouteilles d’eau et cette familiarité tranquille de ceux qui possèdent un lieu sans en être propriétaires. Une femme aux cheveux blancs embrassa Adrien, salua Lise et s’assit pour changer de souliers. Sur ses bas, une couture avait été reprise au fil rose.
« C’est ma mère, dit Adrien. Elle vous donnera des conseils sur l’acoustique, les fenêtres et probablement votre vie sentimentale. Ne vous sentez obligée que pour les fenêtres. »
Sa mère lui lança un regard auquel il répondit par une révérence absurde. Lise sourit malgré elle. Elle était venue mesurer des ouvertures ; elle commençait à comprendre qu’elle devrait aussi écouter les gens qui y passaient.
Le cours débuta. Elle resta près du mur, son carnet sur les genoux. Adrien ne dansait pas comme les hommes qu’elle avait vus à la télévision. Il faisait moins de choses, mais semblait les faire exactement au moment où elles devenaient nécessaires. Lorsqu’une débutante se trompa de pied, il se trompa avec elle et transforma leur hésitation en rire.
Lise baissa les yeux vers son plan. Pour la première fois de la journée, une ligne droite lui parut manquer d’imagination.
2. Le contrat de six semaines
Ils se retrouvèrent trois jours plus tard devant la porte fermée. Lise était en avance pour sa visite technique ; Adrien cherchait une clé que sa mère avait emportée par erreur. La pluie les força à se serrer sous le petit auvent. Il lui proposa la moitié de son parapluie, mais la toile était trouée au milieu.
« C’est une assez mauvaise moitié », observa-t-elle.
« Les deux le sont. Je n’ai pas voulu créer d’inégalité. »
Elle rit franchement cette fois. Il en eut l’air surpris, comme si elle venait de lui montrer une pièce de la salle qu’il n’avait jamais remarquée. Ils attendirent ainsi dix minutes. Il lui demanda d’où elle venait. Elle répondit qu’elle avait grandi à vingt kilomètres, vécu ensuite à Lausanne, puis ouvert depuis peu son propre bureau dans la région. Elle travaillait trop et prétendait encore que ce n’était qu’un démarrage.
Adrien lui apprit qu’il partirait à Lisbonne dans six semaines. Une école lui avait proposé un contrat de huit mois. Il en avait envie depuis longtemps, mais l’annonce était arrivée à un moment où sa mère se retrouvait seule et où l’association avait besoin de lui pour préparer le dernier bal avant les travaux.
« Vous allez refuser ? »
« Non. J’essaie seulement d’apprendre à partir sans faire croire que je n’aime pas ce que je quitte. »
La phrase la suivit pendant toute la visite. Elle y pensa en relevant les dimensions de la scène, en photographiant une fissure et en discutant du calendrier. Son propre départ de Lausanne avait été accompagné de tant d’explications défensives qu’elle avait fini par ne plus savoir ce qu’elle souhaitait réellement.
À la fin, la mère d’Adrien, Colette, lui demanda si elle viendrait au bal. Lise répondit qu’elle ne savait pas danser. Colette affirma que ce n’était pas une réponse à la question. Adrien, qui rangeait des tapis, l’observait sans intervenir.
« Il vous reste six semaines », conclut sa mère.
Lise aurait pu invoquer le travail. Elle le fit presque. Mais Adrien lui proposa un cours collectif d’essai, sans engagement et sans démonstration devant tout le monde. Il le dit sans insister, en lui laissant réellement la possibilité de refuser. Cela compta davantage qu’il ne pouvait le deviner.
Elle accepta pour le mardi suivant. En quittant la salle, elle consulta son agenda et supprima une réunion qu’elle avait prévue avec elle-même. Elle ne se souvenait plus de la dernière fois où quelqu’un lui avait donné une raison suffisamment légère pour déplacer du travail.
3. Ce qu’une main demande
Le premier cours fut un désastre limité, ce qui représentait déjà une bonne nouvelle. Lise marcha sur le pied d’un retraité nommé Bernard, oublia trois fois dans quel sens tourner et s’excusa si souvent que Bernard finit par lui demander si les excuses faisaient partie de la chorégraphie.
Adrien ne lui accorda aucun traitement particulier. Il circulait entre les couples, corrigeait une position, lançait une nouvelle musique. Elle fut déçue de sa discrétion, puis honteuse d’être déçue. Elle ne savait pas encore ce qu’elle attendait de lui ; elle découvrait seulement que l’attente existait.
À la pause, il lui apporta un verre d’eau.
« Vous anticipez tous les mouvements. »
« J’essaie de ne pas les rater. »
« Alors vous faites parfois celui qui n’a pas été demandé. »
Elle leva les yeux au ciel. Il reconnut aussitôt l’erreur de formulation et rit.
« Cela sonne comme une leçon de vie à très mauvais prix. Je parle seulement de danse. »
Il lui proposa de reprendre un passage, après avoir demandé si elle souhaitait qu’il lui montre avec ses mains ou simplement en regardant. Elle choisit de danser. Sa paume était chaude, la pression légère. Il attendit qu’elle trouve son équilibre avant de bouger. Pour quelqu’un habitué à gérer des urgences inventées par les autres, cette seconde d’attente eut quelque chose de presque déraisonnable.
Ils firent trois pas. Elle n’anticipa pas le quatrième. Il vint sans heurt, puis un autre. Elle releva la tête et rencontra son regard. Aucun exploit ne s’était produit ; ils avaient seulement traversé quelques mètres sans se gêner. Pourtant, elle sentit une joie vive, disproportionnée, qui lui donna envie de recommencer immédiatement.
Après le cours, ils rangèrent les chaises. Adrien lui demanda s’il pouvait la tutoyer. Elle répondit qu’elle croyait avoir déjà marché sur ses pieds avec assez d’intimité pour cela. Il lui expliqua qu’il faisait une distinction importante entre ses pieds et le reste de sa personne.
Ils sortirent les derniers. La pluie avait cessé. Lise refusa un café parce qu’elle avait encore des plans à terminer. Elle regretta sa réponse avant d’atteindre sa voiture, mais ne revint pas sur ses pas. Dans le rétroviseur, elle le vit fermer la porte, vérifier la poignée et rester un instant immobile sous l’auvent.
Le lendemain, elle lui écrivit pour proposer le café qu’elle n’avait pas su accepter. Elle relut son message six fois, puis l’envoya avant de trouver une septième raison de le corriger.
4. Les choses qu’on emporte
Adrien arriva avec une petite boîte en carton. Lise pensa à un cadeau et sentit monter une panique disproportionnée. Il posa la boîte sur la table du café, l’ouvrit et en sortit une poignée de vis.
« Colette m’a chargé de te montrer celles des fenêtres. Je lui ai expliqué que nous n’avions pas rendez-vous pour cela. Elle m’a demandé si tu cesserais d’être architecte pendant une heure. »
Lise examina les vis, parce qu’elle était incapable de résister à une question concrète. Puis elle referma la boîte et la poussa au milieu de la table comme un troisième convive auquel ils demandaient de se taire.
Ils parlèrent de travail, d’abord, puis de ce qu’ils avaient fait avant leur travail actuel. Adrien avait passé des années à accepter des remplacements, à enseigner dans des salles trop petites et à expliquer que danser pouvait être un métier. Lise avait appris à présenter un projet sans laisser entendre qu’elle souhaitait qu’on l’aime. Elle avait parfois confondu cette compétence avec la capacité de ne plus rien espérer des autres.
Il lui demanda si quelqu’un l’attendait à Lausanne. Elle répondit qu’une relation s’y était terminée dix-huit mois auparavant. Rien de spectaculaire : beaucoup de décisions reportées jusqu’à ce qu’il ne reste plus de place pour une décision commune. Son ancien compagnon attendait qu’elle travaille moins. Elle attendait qu’il comprenne pourquoi elle travaillait autant. Ils avaient fini par n’attendre que la fin des conversations.
Adrien ne dit pas qu’il était différent. Il lui parla de sa propre tendance à transformer les problèmes en plaisanteries, surtout lorsqu’une réponse sérieuse risquait de déplaire. Il avait quitté quelqu’un en donnant tant de signes rassurants que la rupture avait paru tomber du ciel. Il en gardait honte.
Cette franchise imparfaite lui plut plus qu’une promesse. Ils sortirent du café et marchèrent jusqu’au lac. Un vent froid rabattait l’eau contre les pierres. Lise portait des chaussures inadaptées ; Adrien proposa de ralentir sans commenter son choix. Elle découvrit avec surprise qu’elle pouvait désirer embrasser quelqu’un au moment précis où il ne cherchait pas à être séduisant.
Ce fut elle qui s’arrêta. Il cessa de parler. Pendant une seconde, elle pensa à Lisbonne, aux six semaines et à tout ce qui pouvait rendre ce geste peu raisonnable. Puis elle lui demanda s’il avait envie qu’elle l’embrasse.
Il répondit oui, sans plaisanter. Elle lui en sut gré jusque dans le baiser.
5. La vidéo
Pendant deux semaines, ils inventèrent une proximité faite de petits déplacements. Il passait la voir au bureau avec un repas lorsqu’elle oubliait l’heure. Elle assistait au dernier quart d’heure du cours pour l’aider à ranger. Ils passèrent un dimanche à monter une étagère chez Colette, qui les laissa se disputer avec une notice en prétendant chercher du café.
Lise travaillait toujours trop. Adrien continuait à préparer son départ. Aucun des deux ne présentait cela comme un obstacle disparu par la vertu du premier baiser. Ils en parlaient, mais souvent tard, lorsqu’ils étaient fatigués et assez heureux pour préférer une question plus simple.
Le problème arriva un jeudi, sous la forme d’une vidéo. Une membre de l’association avait filmé une séance consacrée au futur bal, avec l’accord des personnes présentes. Lise y apparaissait en train d’expliquer que la salle avait une valeur qu’aucun plan ne pouvait mesurer. Elle avait parlé ensuite des travaux nécessaires et des contraintes, mais cette partie n’avait pas été conservée.
La vidéo appelait à sauver la salle de sa transformation. Son nom et sa qualité d’architecte figuraient en dessous. Adrien l’avait partagée sur le compte de l’association. Le message donnait l’impression qu’elle désavouait le projet qu’elle était chargée de conduire.
Elle l’appela immédiatement. Il répondit qu’il n’avait pas rédigé le montage, qu’il avait surtout voulu montrer l’importance du lieu. Elle lui demanda s’il l’avait regardé jusqu’au bout. Il reconnut que oui. Elle attendit, espérant qu’il comprendrait la question suivante sans l’obliger à la formuler.
« Je pensais que tu serais d’accord sur le fond. »
« Tu pouvais me le demander. »
Il fit une plaisanterie maladroite sur la nécessité de signer un permis avant chaque phrase. Le silence qui suivit lui apprit aussitôt qu’il avait choisi la pire manière d’échapper à son malaise.
Lise lui demanda de retirer la vidéo et de publier une correction. Elle précisa ce qui était faux, ce qu’elle avait réellement accepté et pourquoi elle ne voulait pas devenir la caution d’une campagne qu’elle n’avait pas choisie. Puis elle raccrocha avant que sa colère se transforme en autre chose.
Une heure plus tard, la vidéo n’était plus disponible et la correction était publiée. Adrien lui envoya une capture, accompagnée d’une phrase sobre : Tu as raison. Je t’ai utilisée pour convaincre. Elle relut ces mots longtemps, sans savoir encore ce qu’elle pourrait en faire.
6. L’espace entre les partenaires
Ils se retrouvèrent le samedi matin, à sa demande, dans la salle vide. Lise avait choisi un lieu familier et une heure à laquelle aucun cours ne les obligerait à interrompre la conversation. Elle ne voulait ni lui faire une scène ni accepter trop vite des excuses pour retrouver le confort de la veille.
Adrien avait préparé du café. Il ne lui en proposa pas immédiatement. Il attendit qu’elle pose son manteau, puis lui dit qu’il était désolé. La phrase ne contenait pas de mais. Elle remarqua ce détail avec une attention presque professionnelle et détesta devoir l’évaluer ainsi.
Il expliqua qu’il avait peur de partir en laissant l’association sans salle. Les travaux risquaient de durer ; certains élèves ne viendraient pas au lieu de remplacement. Le succès de la vidéo lui avait donné l’impression d’agir enfin sur quelque chose. Il avait compris trop tard que cette efficacité reposait en partie sur la déformation de sa parole.
« Tu aurais pu soutenir la salle avec tes propres mots », dit-elle.
Il acquiesça. Ils parlèrent du droit de se tromper, puis de la tentation de demander à l’autre de minimiser l’erreur pour rassurer celui qui l’avait commise. Adrien l’écouta sans l’interrompre. Ce n’était pas spectaculaire, mais cela lui coûtait visiblement.
Lise lui apprit qu’elle avait dû expliquer la vidéo à la municipalité. Le projet n’était pas abandonné ; son contrat non plus. Pourtant, quelque chose avait été fragilisé. Elle ne voulait pas qu’il promette de réparer immédiatement la confiance de tout le monde. Elle voulait qu’il comprenne que les conséquences ne disparaissaient pas au moment où il reconnaissait son erreur.
« Et entre nous ? » demanda-t-il.
Elle regarda la piste. Sur le parquet, de petites marques signalaient les endroits où les couples commençaient certains exercices. Elle aurait aimé qu’il existe des repères aussi nets pour reprendre une relation.
« Je ne sais pas encore. Mais je suis venue. »
Ils burent le café devenu tiède. Il lui demanda s’il pouvait continuer à lui écrire. Elle répondit oui, à condition de ne pas lui envoyer dix messages pour vérifier si elle lui pardonnait. Cette fois, ils sourirent tous les deux.
Avant de partir, Lise posa sur la table un dessin de la future salle. Une solution permettait de conserver une partie des éléments auxquels l’association tenait, sous réserve des vérifications en cours. Elle l’avait travaillée avant la vidéo. Elle voulait qu’il le sache, parce qu’elle refusait que son travail devienne rétrospectivement une récompense ou une punition sentimentale.
Il regarda le plan sans la toucher. « Merci de me le montrer », dit-il. Pour ce matin-là, cela suffit.
7. Le billet
La semaine suivante, Adrien reçut son billet pour Lisbonne. Il en informa Lise le soir même. Le départ aurait lieu un mardi, trois jours après le bal. Il devait arriver assez tôt pour rencontrer l’équipe et préparer ses premiers cours.
Elle savait qu’il partirait. Le savoir n’empêcha pas l’heure précise du vol de la blesser. Jusqu’alors, Lisbonne avait été une ville avec des projets ; elle devenait un comptoir d’enregistrement, une valise autorisée et un matin où il faudrait se lever avant le jour.
Ils dînèrent chez elle. Adrien remarqua qu’elle avait préparé assez de nourriture pour quatre personnes. Elle répondit qu’elle n’avait pas trouvé de portion adaptée à une conversation difficile. Il rit, puis lui demanda ce qu’elle souhaitait réellement pour les mois à venir.
Elle aurait voulu dire quelque chose de généreux et parfaitement assuré. Elle pouvait très bien vivre une relation à distance, elle était indépendante, elle connaissait ses priorités. Ces phrases contenaient une part de vérité et beaucoup de protection. À la place, elle avoua qu’elle craignait de devenir une case de son agenda entre deux cours.
Adrien lui dit qu’il craignait l’inverse : promettre une disponibilité qu’il ne pourrait pas tenir, puis la décevoir à répétition. Il n’avait aucune envie de lui demander de suspendre sa vie pendant huit mois. Il avait encore moins envie qu’ils se quittent par avance pour éviter d’avoir à apprendre quelque chose de difficile.
Ils sortirent leurs calendriers. Le geste lui parut d’abord terriblement peu romantique. Puis elle comprit qu’il cherchait, avec elle, une place réelle. Pas une déclaration assez vaste pour ne rien engager. Une visite possible en juin, des appels qui ne tomberaient pas toujours pendant ses cours, la permission de dire qu’un arrangement ne fonctionnait plus.
Ils ne fixèrent pas huit mois de bonheur. Ils décidèrent de commencer par six semaines après son arrivée, puis de parler honnêtement de ce que cette période leur ferait. La durée la fit sourire : six semaines avaient été suffisantes pour qu’un inconnu lui demande de déplacer une chaise et bouleverse l’usage de ses soirées.
Plus tard, lorsqu’il posa sa tête contre son épaule, elle sentit combien elle aurait aimé qu’il reste. Elle ne transforma pas ce désir en demande. Il ne fit pas semblant de ne pas le comprendre.
Ils demeurèrent ainsi longtemps, dans la petite cuisine où les assiettes attendaient. Rien n’était réglé pour toujours. Pour la première fois, cette absence de garantie ne ressemblait pas nécessairement à une absence d’amour.
8. La danse imprévue
Le samedi du bal, Lise arriva tôt pour aider à installer les lumières. Les travaux débuteraient deux semaines plus tard. Un lieu de remplacement avait été confirmé pour les cours, moins central et moins beau, mais accessible. L’association avait obtenu des horaires qui lui permettraient de continuer. Personne ne prétendait que ce serait exactement pareil.
Colette accueillait les bénévoles avec un carnet couvert de ratures. Elle confia à Lise une boîte d’épingles, puis lui demanda si elle avait apporté ses chaussures de danse. Lise souleva son sac. Colette eut un sourire satisfait et s’abstint, pour une fois, de tout commentaire.
Adrien devait ouvrir la soirée avec une démonstration. Sa partenaire habituelle, Camille, était arrivée de Genève pour l’occasion. Lise les regarda répéter. Leur aisance commune lui serra le ventre d’une jalousie dont elle ne fut pas fière. Ils se comprenaient à une vitesse qu’elle n’atteindrait peut-être jamais.
Camille vint la saluer, parla de son propre compagnon et lui demanda si Adrien lui avait déjà infligé ses plaisanteries sur les pieds. Lise découvrit qu’un sentiment pouvait perdre une partie de sa force dès qu’on rencontrait la personne sur laquelle on l’avait projeté.
Le bal commença. Il y eut des discours trop longs, un micro capricieux, des verres posés aux mauvais endroits. Puis la musique prit enfin toute la place. Lise dansa avec Bernard, qui déclara que ses pieds disposaient désormais d’une espérance de vie raisonnable. Elle dansa avec une femme qu’elle ne connaissait pas et se trompa sans demander pardon trois fois de suite.
Adrien l’invita plus tard. Il ne choisit pas la musique la plus facile ni la plus impressionnante. Il choisit celle qu’ils avaient écoutée le soir des calendriers. Lise la reconnut après quelques notes et sentit son visage changer avant d’avoir décidé de sourire.
Ils commencèrent doucement. Au milieu du morceau, elle oublia le mouvement attendu et s’arrêta. Adrien s’arrêta avec elle. Elle se mit à rire ; il attendit. Autour d’eux, les autres couples continuaient de tourner.
« Je ne sais plus la suite », murmura-t-elle.
« Moi non plus. C’était toi qui venais de l’inventer. »
Elle reprit sa main, proposa un pas et le sentit la suivre. Ce fut la première fois qu’elle ne chercha pas à savoir lequel des deux conduisait. La piste n’était pas devenue plus grande. Ils avaient seulement cessé d’occuper chacun une moitié rigide de ce qui pouvait leur arriver.
9. La dernière invitation
À une heure du matin, Colette demanda le micro. Lise redouta un discours d’adieu. Adrien aussi, à en juger par sa manière de se rapprocher des câbles comme s’il cherchait une raison technique de disparaître.
Sa mère annonça qu’elle ne reprendrait pas la présidence de l’association à la rentrée. Un murmure traversa la salle. Depuis des années, chacun disait qu’elle était indispensable, et chacun avait pris cette formule comme une raison de ne jamais lui demander si elle souhaitait continuer.
Elle avait trouvé une équipe pour partager les tâches. Elle voulait désormais venir danser, parfois aider, parfois partir avant la fin. Elle remercia les bénévoles, salua le départ d’Adrien, puis ajouta qu’elle avait elle aussi réservé un voyage. Pas à Lisbonne. En Italie, avec une amie que son fils connaissait à peine.
Adrien la regarda comme si elle venait d’annoncer qu’elle changeait de métier. Lise sentit monter un rire tendre qu’elle retint pour lui laisser le temps de comprendre. Depuis des semaines, il essayait de quitter sa mère sans l’abandonner. Il n’avait pas imaginé qu’elle pouvait, elle aussi, préparer un départ.
« Tu aurais pu me le dire », lui murmura-t-il quand elle descendit de l’estrade.
« Je viens de le faire. »
Puis Colette lui prit le visage entre les mains et lui dit quelque chose que Lise n’entendit pas. Adrien ferma les yeux une seconde. Lorsqu’il les rouvrit, il avait l’air à la fois plus triste et plus léger.
La dernière danse ne leur appartint pas. Colette choisit Bernard ; Camille invita une débutante ; un homme qui n’avait pas quitté sa chaise de la soirée se leva enfin. Lise resta un instant au bord de la piste pour regarder. Elle comprit que ce lieu pouvait compter dans sa vie sans que toutes ses histoires tournent autour d’elle.
Après le départ des invités, Adrien et elle ramassèrent les verres oubliés. Il lui raconta que sa mère craignait depuis des mois de devenir la raison respectable pour laquelle il renoncerait à ses projets. Lise pensa aux décisions qu’ils prenaient parfois à la place des personnes qu’ils souhaitaient protéger.
Ils sortirent les derniers, comme après son premier cours. Sous l’auvent, Adrien l’embrassa longuement, sans essayer de faire de ce baiser un souvenir parfait. Il sentait la chaleur de la salle et la fatigue.
« Mardi, je peux venir avec toi à l’aéroport ? » demanda-t-elle.
Il répondit qu’il le souhaitait. Elle était heureuse de l’avoir demandé, au lieu de deviner une fois de plus ce qu’une personne indépendante était censée faire.
10. Le premier rendez-vous d’après
Le mardi arriva sans respecter la lenteur qu’ils auraient voulue. Dans la voiture, Adrien vérifia trois fois son passeport. Lise conduisait et se moquait gentiment de lui, jusqu’à ce qu’il remarque qu’elle avait gardé la même chanson en boucle depuis leur départ.
Ils burent un café trop chaud dans le hall. Il fallait parler de bagages, de portes et d’horaires parce que ces détails empêchaient les minutes de devenir entièrement solennelles. Puis l’annonce de l’embarquement les obligea à se lever.
Adrien lui demanda si elle regrettait le premier cours. Elle répondit qu’elle regrettait surtout de ne pas avoir commencé plus tôt, mais que cela aurait été avec un autre professeur et risquait donc de compliquer inutilement la conversation.
Il rit. Elle le prit dans ses bras avant que le rire disparaisse. Elle aurait voulu lui dire une phrase qui contienne leur espoir sans lui donner la forme d’un serment. Elle trouva seulement : « Appelle-moi quand tu pourras vraiment me raconter. » Il promit cela, et pas davantage.
Les premières semaines furent moins élégantes que leur dernier bal. Un appel tomba pendant une réunion prolongée. Un autre commença par de la fatigue et finit par une dispute à propos d’un message trop bref. Ils eurent aussi des conversations drôles, des silences agréables et une soirée où ils cuisinèrent chacun chez eux en se montrant des résultats très différents.
Au bout de six semaines, ils firent ce qu’ils avaient convenu : ils parlèrent de la suite. Adrien avait trouvé son rythme. Lise avait embauché une collaboratrice quelques heures par semaine et recommencé à réserver certaines soirées à autre chose qu’à des urgences. Aucun n’avait changé de vie uniquement pour rendre l’autre heureux. Leurs vies devenaient néanmoins plus faciles à rapprocher.
Elle vint à Lisbonne en juin. À la sortie du métro, il l’attendait avec un parapluie neuf et deux moitiés parfaitement étanches. Elle posa sa valise pour l’embrasser, puis lui demanda ce qu’il avait prévu pour la soirée.
« J’ai réservé une table. Mais on peut changer. »
Elle lui prit la main. Le mot changer ne lui fit pas peur. Ils avaient appris à distinguer une invitation d’un ordre, un départ d’un abandon et une erreur d’une fin inévitable. Il restait beaucoup de choses qu’ils ne savaient pas faire.
Dans une rue en pente, une musique sortait d’une fenêtre ouverte. Adrien s’arrêta comme pour lui proposer un pas. Lise leva un doigt, désigna les pavés et sa valise. Il éclata de rire, reprit sa marche et l’attira doucement contre lui.
Ils n’avaient pas besoin de danser partout pour savoir qu’ils pouvaient avancer ensemble.
Fin