Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
FantastiqueDescendre de son socle était déjà une aventure

Le géant qui avait peur du vide

Zélie devait seulement livrer un piano. La statue de la façade lui demande aussi de déménager. Haute de trois mètres, terrifiée par le vide et incapable de lâcher son morceau de balcon, Odon rêve pourtant de voir la mer. Le trajet sera beaucoup moins simple que prévu.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

Les chapitres de cette histoire
  1. 1. Le client du dessus
  2. 2. Un morceau de maison
  3. 3. La grande découverte de Dino
  4. 4. Le premier trottoir
  5. 5. Trois mètres de discrétion
  6. 6. La passerelle
  7. 7. Le vent du port
  8. 8. Une autre charge
  9. 9. Ce qu’on entend dans une maison
  10. 10. À hauteur de mer

1. Le client du dessus

Nous avions presque sorti le piano quand la façade éternua.

Dino lâcha un juron. Madame Mado retint le couvercle du clavier comme si les touches risquaient de s’échapper. Moi, j’appuyai davantage sur les poignées du chariot : une maison pouvait bien attraper froid, je n’allais pas laisser quatre cents kilos repartir dans l’escalier.

— C’est la poussière, dit une voix au-dessus de nous. On pourrait prévenir.

Je levai les yeux.

Le géant de la façade se frottait le nez contre son épaule gauche. C’était un homme peint en gris, haut de plus de trois mètres, avec une barbe frisée et des genoux qui ressemblaient à des sacs de pommes de terre. Depuis toujours, il soutenait l’avancée du balcon au-dessus de l’entrée. Les travaux avaient presque entièrement retiré celle-ci. Une dernière pièce de bois sculpté reposait en travers de ses épaules.

Les maçons avaient fini de désolidariser le décor la veille. Le bâtiment tenait désormais sur ses supports neufs ; le personnage devait être déposé plus tard. Personne n’avait prévu qu’il prendrait la parole entre les deux opérations.

— Zélie, dit Dino.

— Je vois.

— Tu entends aussi ?

— Malheureusement.

Le géant nous considéra avec un froncement de sourcils qui fit tomber un petit morceau gris dans les cheveux de Mado.

— J’ai dit qu’on pourrait prévenir.

Mado leva le menton. À soixante-dix-huit ans, elle portait un pantalon orange et n’accordait aucune autorité automatique aux gens plus grands qu’elle.

— Quand on éternue sur ses voisins, on commence par s’excuser.

Le géant réfléchit.

— Pardon.

— Voilà. Zélie, le piano.

Nous poursuivîmes jusqu’au camion. Dino marchait à reculons en regardant la façade, ce qui me força à lui rappeler qu’il n’avait pas d’yeux derrière les talons. Nous installâmes l’instrument, le protégâmes et fermâmes provisoirement le hayon.

La voix revint.

— Vous pourriez m’aider à descendre ?

Le géant avait avancé un pied hors de son socle, puis l’avait aussitôt retiré. Sous ses orteils, il restait environ un mètre entre la pierre et le trottoir.

— Il y a beaucoup de vide, dit-il.

Dino leva les bras.

— Vous êtes littéralement le plus grand homme de la rue.

— Je vois donc très bien le problème.

2. Un morceau de maison

Mado appela le responsable du chantier. Il vérifia que personne ne touchait aux éléments porteurs, regarda le géant tourner la tête vers lui et demanda à s’asseoir sur une marche. Je lui apportai une chaise. Il précisa qu’il avait bien dormi et que son café ne contenait rien d’inhabituel.

Le géant s’appelait Odon. Du moins était-ce le nom peint sous sa ceinture, en lettres que le temps avait presque effacées. Il n’avait jamais eu besoin d’en choisir un autre. Il avait surtout vu la rue d’en face et la gouttière, dont il connaissait les défauts avec une précision pénible.

— Celle du numéro onze coule sur leur sonnette, dit-il. Je vous préviens depuis des années.

— C’était toi, les petits claquements ? demanda Mado.

— J’ai une diction difficile avec une poutre dans la nuque.

Le responsable nous confirma que la pièce posée sur ses épaules appartenait au décor démonté. Nous pouvions la lui retirer. Il la fit soutenir avec le matériel du chantier pendant que Dino et moi préparions l’espace autour du socle.

Au moment où le bois quitta les épaules d’Odon, celui-ci se figea.

Son pied resta en l’air. Ses paupières, à moitié fermées, ne bougèrent plus. Mado l’appela. Le responsable lui toucha prudemment le mollet. Aucun mouvement.

Nous reposâmes la pièce à sa place.

— ... et je n’aime pas du tout cet échafaudage, acheva Odon.

Personne n’avait parlé entre-temps.

Nous répétâmes l’opération une seule fois. Même interruption, même reprise. Odon nous demanda pourquoi nous avions tous pris des mines si longues.

Je lui expliquai.

Il tourna les yeux vers le bois sur ses épaules, puis chercha à le saisir plus fermement. Ses gros doigts se refermèrent dessus avec un craquement.

— Alors on le garde.

— Il est encombrant, dit Dino.

— Moi aussi. Vous ferez un prix de groupe.

Mado posa la main sur mon avant-bras.

— Mon piano peut arriver cet après-midi. Nous allons d’abord régler le problème de mon locataire du dessus.

Elle avait vendu la grande maison pour s’installer près du petit port. Le nouveau propriétaire voulait restaurer la façade et avait prévu de stocker la sculpture dans un entrepôt. Odon fronça le nez quand on lui expliqua ce projet.

— Est-ce qu’on y voit la mer ?

— Non.

— Alors je préférerais autre chose.

Le responsable joignit le nouveau propriétaire. Je l’entendis répéter trois fois que la sculpture souhaitait quitter les lieux. Il tendit finalement le téléphone à Mado, qui écouta, répondit que la cour de sa nouvelle maison pouvait l’accueillir provisoirement, puis passa l’appareil à Odon. Celui-ci le pinça délicatement entre deux doigts.

— Merci, dit-il après un silence. Non, je ne compte pas emporter le balcon entier. Je ne l’aime pas particulièrement.

Il nous rendit le téléphone. Le départ était accepté. Restait à trouver comment le réaliser.

3. La grande découverte de Dino

Avant de promettre un transport, il fallait savoir ce que nous déplacions. Un personnage de pierre de cette taille aurait dépassé les moyens que nous avions sur place. Odon proposa de retenir son souffle pour peser moins lourd. Je lui demandai de nous laisser réfléchir.

Dino frappa doucement contre sa cheville.

Le bruit fut creux.

Il frappa une deuxième fois, regarda le dos de ses doigts, puis fit le tour du socle. Sur le mollet, une fissure ancienne laissait apparaître des fibres sous la peinture et une couche de matière blanche.

— Tu es en bois, dit-il.

Odon ne répondit pas immédiatement.

— Je suis très solide.

— Je n’ai pas dit le contraire.

— La dame du numéro onze disait toujours : quelle belle pierre.

Mado haussa les épaules.

— Elle disait aussi que son caniche était propre.

Nous découvrîmes une construction creuse, réparée plusieurs fois, recouverte pour imiter la pierre. Il y avait même une ancienne trappe dans son dos. Odon refusa qu’on l’ouvre sans lui expliquer pourquoi. Dino s’excusa et attendit son accord avant de vérifier que rien ne risquait de se détacher pendant le déplacement.

— Je ne suis pas un placard, précisa le géant.

Nous utilisâmes le matériel prévu pour la dépose afin de contrôler sa charge, en maintenant la pièce de balcon contre ses épaules. L’ensemble restait dans les capacités du transport disponible. Il pesait moins lourd que le piano, ce qui le vexa davantage que son bois.

Le chantier disposait d’une plateforme et d’une rampe permettant de rejoindre le trottoir. La descente fut préparée avec le responsable. Odon regarda le passage, puis les nuages, puis la très petite distance sous le bord de la plateforme.

— Non.

Nous attendîmes.

— Toujours non.

Mado apporta une chaise et s’assit devant lui.

— Quand tu seras prêt, je serai ici. J’ai des biscuits.

— Je ne sais pas si je mange.

— Ils sont surtout pour moi.

Je posai les mains sur la rampe, la fis résonner pour qu’il voie où elle conduisait. Odon suivit le chemin du regard. Il finit par avancer un pied, recula, recommença. Le bord de son talon arriva sur la plateforme.

— Je vais tomber.

— Tu es encore immobile, dit Dino.

— C’est ma façon de m’y préparer.

4. Le premier trottoir

Il nous fallut presque une heure pour parcourir ce mètre de descente. Odon avançait par minuscules étapes. Ses doigts labouraient le bois qu’il portait. Chaque fois qu’il regardait au-delà de ses pieds, son mouvement s’arrêtait net, tout comme lorsqu’on avait retiré la pièce, sauf qu’il pouvait alors nous expliquer longuement son désaccord.

Nous finîmes par lui proposer un repère à hauteur des yeux. Mado emprunta au chantier un balai et noua son foulard rouge au bout. Elle le tint devant elle.

— Regarde ça, si tu veux. Il est très cher et je refuse qu’on me tombe dessus.

Odon eut un petit bruit surpris. C’était son premier rire. Il avança encore.

Lorsqu’il posa enfin les deux pieds sur le trottoir, un passant applaudit. Odon sursauta si fort que Dino dut s’écarter. Nous demandâmes au passant de nous laisser de l’espace. Il repartit en téléphonant à quelqu’un qui, apparemment, avait tort de ne jamais sortir le matin.

Le géant découvrit un autre inconvénient à la marche : ses genoux n’avaient pas été conçus par un artiste qui s’intéressait à leur fonctionnement. Il devait légèrement les ouvrir pour avancer, avec une majesté de canard.

— C’est ridicule, dit-il.

— C’est efficace, répondis-je. On garde.

La pièce sculptée raclait ses épaules et perdait de la poussière. Mado alla chercher une vieille couverture pour les protéger. Nous en glissâmes d’abord un pli entre sa nuque et le décor, puis soutînmes brièvement le bois pour ajuster le reste. Odon continua à nous parler. Je ne relevai pas ce détail. J’étais occupée à empêcher un coin du décor de cogner la vitrine voisine.

Dans la cabine du camion, il ne serait évidemment pas entré. À l’arrière, assis et un peu penché, il pouvait tenir avec ses jambes repliées. Le piano devait d’abord rejoindre une autre partie du chargement pour lui laisser la place nécessaire. Nous préparâmes cet aménagement sans improviser d’empilement au-dessus de lui.

Odon examina l’intérieur sombre.

— Il n’y a pas de fenêtre.

— Le trajet est court.

— Le vide aussi était court.

Il avait raison sur les deux points.

La maison de Mado se trouvait à moins de deux kilomètres. Un chemin pour piétons suivait le haut du port, avec une passerelle à franchir au-dessus d’une petite rue encaissée. Elle nous proposa de l’accompagner à pied pendant que Dino livrerait le piano.

Odon voulut voir le chemin avant de décider.

5. Trois mètres de discrétion

Nous déjeunâmes sous l’auvent d’un café, assez haut pour abriter notre client supplémentaire. Le patron examina Odon, l’enduit tombé sur le sol et la pièce de bois, puis demanda seulement si nous comptions commander.

Odon choisit une eau.

Le verre paraissait minuscule entre ses doigts. Il chercha plusieurs prises, demanda au patron s’il possédait un récipient plus large, puis accepta une carafe. Je déplaçai discrètement mon téléphone et mon sac. Dino, lui, gardait son sandwich au bord de la table. Il avait passé la matinée à vérifier les sangles du piano, mais semblait incapable d’envisager un danger pour son déjeuner.

Odon porta la carafe à ses lèvres. Le liquide coula sur sa barbe et dans sa poitrine. Un filet ressortit près du genou.

— Je crois que je n’ai pas soif, dit-il.

Le patron lui apporta une serpillière avec son addition.

Dino partit avec le camion. Il devait décharger le piano avec son collègue venu pour cette étape, puis nous retrouver. Mado resterait le temps du repas avant de les rejoindre avec ses clés. Je pouvais marcher avec Odon : aucune autre livraison n’était prévue avant le lendemain.

La couverture le gênait. Ses plis se coinçaient sous le décor et tiraient sur sa barbe. Il demanda qu’on la retire. Nous reposâmes prudemment la pièce sur ses épaules nues et roulâmes la couverture sur mon chariot de transport vide. Je l’avais gardé pour nos sacs et pour les morceaux qui se détachaient.

Mado lui tendit son foulard rouge.

— Celui-là peut rester. Il te va mieux qu’au balai.

Il accepta qu’elle l’attache à sa ceinture.

Nous parcourûmes la première rue avec une discrétion moyenne. Un enfant demanda si Odon était un monsieur ou une dame. Sa mère devint écarlate. Le géant répondit qu’il n’avait jamais rempli de formulaire mais qu’on pouvait utiliser Odon.

Un livreur voulut savoir où nous avions acheté le costume. Odon lui souleva un sourcil. Le livreur nous laissa passer.

À la boulangerie, une femme lui demanda de prendre un paquet posé très haut. Il le lui tendit, puis resta immobile, surpris par la simplicité du service. Pour la première fois, quelqu’un avait demandé l’aide de ses mains.

— Merci, Odon.

Il répéta son nom tout bas pendant quelques pas.

Quand nous atteignîmes l’esplanade, il aperçut enfin la mer entre deux toits. Il cessa de marcher.

— Elle bouge tout le temps ?

— À peu près.

— Qui la tient ?

Je crus qu’il plaisantait. Son visage restait sérieux.

— Personne.

Il contempla l’eau encore un moment, puis resserra les doigts sur son morceau de maison.

6. La passerelle

La passerelle était large, récente, bordée de garde-corps pleins. Des petits véhicules d’entretien y passaient ; notre poids n’en constituait pas la difficulté. La rue courait quelques mètres plus bas. Depuis ma taille, les protections cachaient presque tout. Depuis les yeux d’Odon, elles arrivaient beaucoup trop bas.

— Je vais continuer par ailleurs, dit-il.

Je lui montrai le détour sur le plan affiché à l’entrée de l’esplanade. Il fallait redescendre plusieurs rues, traverser la circulation du port et remonter de l’autre côté. Cela se faisait. Nous pouvions aussi attendre le retour de Dino et reparler du camion.

Odon examina la passerelle.

Un vélo la traversa. Sous les pneus, les raccords du tablier produisirent trois petits chocs. Odon les suivit du regard jusqu’à l’autre extrémité, puis fixa l’endroit où le sol cessait d’être soutenu par la terre visible. Ses doigts remuèrent sur le bois qu’il portait.

— Sur mon socle, mes pieds savaient où rester, dit-il. Quand j’avance, il faut qu’ils retrouvent un endroit à chaque fois.

Je cessai de regarder seulement la distance à franchir.

— Vous avez besoin que je la prenne ?

— Non.

Il me regarda, comme s’il n’avait pas bien compris.

— Alors pourquoi me l’avez-vous montrée ?

— Parce que c’est un chemin. On peut en choisir un autre.

Il s’assit sur un banc. Le banc gémit, et il se releva immédiatement, beaucoup plus effrayé pour lui que pour sa propre personne. Je lui proposai mon chariot immobilisé, dont la capacité convenait à sa charge et dont l’assise basse le rassura.

Nous appelâmes Dino pour le prévenir que nous prendrions notre temps. Odon écouta ma conversation, puis me demanda si je transportais souvent des gens qui bloquaient au-dessus des rues.

— Surtout des buffets.

— Ils ont peur ?

— Ils le montrent moins. Mais ils se coincent très bien.

Il rit de nouveau. Un éclat gris se détacha de sa barbe. Il le rattrapa au vol et le mit dans ma main avec un air embarrassé.

— Je m’abîme.

— Tu as une peinture ancienne. On pourra s’en occuper.

— En me remettant là-haut ?

— Au sol, si tu préfères.

Il se tut longtemps. Une dame passa avec un chien minuscule qui aboya contre son pied. Odon leva le pied, le chien crut avoir gagné et continua fièrement son chemin.

— Je voudrais essayer, dit enfin Odon. Mais assis.

Nous regardâmes le chariot, puis la passerelle. Je proposai d’attendre Dino pour organiser le passage à deux. Odon accepta. Il conserva les yeux fixés sur la bande de mer entre les toits.

Pendant l’attente, il me confia le morceau tombé de sa barbe une deuxième fois : il l’avait récupéré sans que je le remarque. Je le rangeai dans la poche fermée de mon sac.

7. Le vent du port

Dino revint avec Mado et le matériel nécessaire pour stabiliser le chariot pendant la traversée. Elle apportait aussi son grand chapeau bleu, maintenu par un cordon, parce que le vent se levait. Le piano était installé. Elle avait essayé trois accords et décidé que le quatrième attendrait.

Odon demanda ce que faisait un piano.

Mado ouvrit la bouche, la referma, puis promit de lui montrer en arrivant.

Nous préparâmes le passage au calme. Odon restait assis, jambes pliées, le décor en équilibre sur les épaules. Le morceau de bois dépassait beaucoup. Pour éviter de heurter les protections latérales, il devait le garder bien droit. Je lui demandai s’il pouvait le faire sans se fatiguer.

— J’ai de l’entraînement.

Deux agents municipaux, avertis par les passants, vinrent s’assurer que nous ne bloquions pas l’esplanade. L’un d’eux reconnut Odon.

— Ma fenêtre donnait sur vous quand j’étais petit.

— Le numéro onze ?

— Oui.

— Votre gouttière.

— On l’a changée.

— Enfin.

Les agents maintinrent les piétons à l’écart le temps de notre manœuvre. Nous avançâmes lentement, Dino à l’avant, moi près d’Odon. Mado nous attendait de l’autre côté. Le géant regardait son chapeau bleu. Il avait demandé qu’elle reste bien visible.

Au milieu, le vent s’engouffra entre les bâtiments. Le foulard rouge claqua sur sa cuisse. Odon eut un mouvement de recul.

Le décor heurta un montant.

Il était vieux, fragilisé par ses fissures. Une extrémité se détacha et tomba sur le tablier. L’autre pivota. Odon voulut la retenir, mais la pièce entière glissa derrière son épaule.

Il se figea.

Le chariot s’arrêta. Nous n’avions pas perdu son équilibre ; c’était son corps qui venait de cesser de participer au mouvement. Il restait penché, une main devant le visage. Sa bouche formait le début d’un mot.

Le bois reposait près du garde-corps, brisé en plusieurs morceaux. Nous maintînmes le chariot immobile. Dino fit dégager le passage autour de nous.

— Il faut lui remettre ça dessus, dit-il.

Je ramassai le plus gros morceau. Il s’effrita sur un côté, révélant une poussière brune. Mado nous rejoignit après que les agents eurent sécurisé l’espace.

Elle regarda le visage d’Odon.

— Il ne sait même pas que nous sommes là.

8. Une autre charge

Nous essayâmes de replacer le gros fragment sur ses épaules. Sa position penchée et son bras levé compliquaient le geste. La pièce glissait. Je n’avais pas envie d’appuyer de force sur cette nuque dont nous connaissions encore si peu la résistance.

— On le ramène au bord, décida Dino. On le remettra droit au calme.

Les agents étaient d’accord. Nous pouvions déplacer le chariot avec Odon immobile, mais nous avions besoin de préparer le retour sans précipitation. Mado resta près de son visage. Elle lui parlait, bien qu’il ne semble rien entendre.

Le vent lui arracha son chapeau. Le cordon le retint contre sa gorge. Elle jura, le décrocha et le posa sur l’épaule d’Odon pour libérer ses mains.

— ... tombe, acheva le géant.

Nous reculâmes tous en même temps.

Odon cligna des yeux. Il regarda le bois par terre, le chariot, puis Mado. Sa main libre partit vers sa nuque.

— Ne bouge pas, lui dis-je.

Il s’arrêta.

Le chapeau bleu était posé de travers sur son épaule gauche, un bord pris contre son col sculpté. Il pesait quelques centaines de grammes, peut-être moins. Odon respirait avec ce petit bruit de bois qui travaillait dans sa poitrine.

Dino me regarda.

— Ce n’est pas la pièce du balcon.

Je revis la couverture passée autour de sa nuque. Nous avions soulevé le décor pour la glisser, et il avait continué à parler. Nous pensions alors seulement à protéger ses épaules.

— Il faut qu’il porte quelque chose, dis-je.

Odon regarda le chapeau.

— N’importe quoi ?

— Celui-là fonctionne. On vérifiera le reste quand tu seras en sécurité.

Mado noua doucement le cordon pour empêcher le chapeau de glisser. Odon demanda qu’elle ne serre pas trop. Il examina le bois brisé avec une indignation nouvelle.

— J’ai porté cette énorme chose toute la matinée.

— Nous ne savions pas, répondis-je.

— Moi non plus, dit-il après un moment.

Il baissa son bras levé. Devant nous, il restait moins de passerelle à franchir que de chemin pour revenir. Nous lui indiquâmes les deux possibilités, en gardant le chariot arrêté.

— Jusqu’à Mado, dit-il.

— Elle est ici.

— Alors qu’elle aille de l’autre côté. C’était très bien, ce système.

Mado reprit sa place. Cette fois, elle agita un bras. Son chapeau voyageait avec nous.

9. Ce qu’on entend dans une maison

Nous franchîmes la dernière partie sans autre incident. Odon resta assis quelques minutes après l’arrivée. Il demanda si ses genoux tremblaient. Je lui répondis que oui. Il trouva cela rassurant : lui aussi les sentait.

Nous remerciâmes les agents et laissâmes reprendre le passage. L’un d’eux nous demanda où Odon allait habiter. Mado répondit qu’elle disposait d’une cour et d’un auvent, et que le reste serait discuté avec l’intéressé.

Il voulut descendre du chariot seul, avec notre présence à proximité. La hauteur était bien plus petite que celle de son socle. Il protesta néanmoins contre les habitudes des fabricants, qui mettaient décidément du vide partout.

La maison de Mado se trouvait au bout d’une allée assez large pour lui. Il marcha jusqu’à la cour et s’assit sur le sol, sous l’auvent. Nous rapportâmes les derniers sacs. Dino déposa les morceaux du décor contre un mur, en attendant qu’Odon choisisse quoi en faire.

Le piano était visible depuis la porte ouverte. Mado prit place sur le tabouret.

Elle joua un morceau rapide. Je ne connaissais pas son nom. Ses mains semblaient se quereller puis s’arranger aussitôt. Odon se pencha vers la musique. Son chapeau menaça de glisser ; il le retint d’un doigt, sans quitter le clavier des yeux.

— C’est donc ce qu’il y avait derrière les fenêtres, dit-il.

Mado continua jusqu’au bout, puis reprit plus lentement le début. Odon chercha une façon de bouger ses doigts au même rythme. Ils étaient énormes et peu souples, mais il trouva une série de petits coups contre sa cuisse qui convenait.

Nous passâmes ensuite à des essais modestes. Assis au sol, soutenu pour qu’une immobilité soudaine ne le fasse pas tomber, il accepta qu’on remplace le chapeau par la couverture pliée. Il continua de parler. Un sac posé sur son épaule eut le même effet. Dès que ses épaules furent entièrement déchargées, il s’arrêta. Nous reposâmes le chapeau aussitôt.

Pour lui, aucun temps ne semblait s’être écoulé. Nous lui racontâmes exactement ce qui s’était produit, sans prétendre comprendre pourquoi.

— Je préfère que vous me demandiez avant de recommencer, dit-il.

— Bien sûr.

Il demanda ensuite à Mado s’il pouvait garder le chapeau jusqu’à en trouver un autre. Elle le lui offrit. Elle choisit en échange un bouton ancien tombé du décor, et annonça qu’elle en ferait une poignée de placard.

10. À hauteur de mer

Nous descendîmes au quai en fin d’après-midi. Le passage longeait l’eau sans escalier. Odon tenait à marcher. Nous restions près de lui, mais il réglait son allure, s’arrêtait quand il le souhaitait et demandait qu’on lui indique les petits décrochements du sol.

Il portait le chapeau bleu sur une épaule, attaché au foulard rouge pour le maintenir. L’ensemble avait l’air d’un uniforme conçu par une personne qui n’aurait jamais rencontré de marin.

Un enfant nous demanda s’il pouvait monter sur son dos. Odon réfléchit, puis répondit qu’aujourd’hui il découvrait déjà comment porter ses propres jambes. L’enfant trouva cela logique et repartit avec sa trottinette.

Au bout du quai, la mer s’ouvrait enfin entièrement. Le vent poussait de petites vagues contre les pierres. Une odeur de sel, de corde mouillée et de poisson montait des bateaux.

Odon s’assit loin du bord. Il n’avait aucune envie de tester sa flottabilité. Il regarda un voilier sortir, se pencher, se redresser.

— Il sait qu’il fait ça ? demanda-t-il.

— Ceux qui sont dedans, oui.

— Ils ont l’air occupés.

Le soleil descendit. Je dus partir avant qu’il touche l’eau : le camion ne se rangerait pas tout seul. Mado resta avec Odon. Dino vint m’aider à récupérer le chariot, puis s’arrêta pour observer le grand personnage assis face au large.

— On le compte comment, sur la facture ?

— On en parle demain.

Mado avait entendu. Elle nous fit signe qu’elle réglerait le temps de travail supplémentaire. Odon demanda s’il pouvait nous aider à porter quelque chose une prochaine fois. Je lui proposai de commencer par venir voir notre dépôt et de décider ensuite. Il demanda si la porte était haute.

Trois semaines plus tard, il se présenta avec un chapeau fabriqué pour lui par une modiste du port. Le modèle comportait une petite partie souple qui reposait réellement sur ses épaules. Nous l’avions essayé tranquillement dans la cour avant qu’il l’utilise dehors.

Odon avait rendu le bleu à Mado. Il gardait son foulard.

Il apprit à pousser les chariots, à annoncer ses virages et à ne jamais saisir un piano par son couvercle. Il ne montait toujours pas dans les escaliers. Certains jours, il restait simplement près de l’atelier ouvert et discutait avec les livreurs.

Le premier jeudi où il vint seul depuis le port, je lui demandai quel chemin il avait pris.

— Le détour, répondit-il. Il y avait une très belle odeur de pain.

Puis il se baissa pour passer la porte et oublia, l’espace d’un instant, de regarder le vide sous ses pieds.

Fin

Encore un peu d’ailleurs ?

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