1. Une caisse pour la lumière
La caisse avait coûté plus cher que la traversée. Léna le savait parce que son employeur avait souligné son prix sur le bon de mission, juste au-dessus de la consigne : ne pas poser sur le côté. À l’intérieur, des cales épousaient la forme d’une lentille qu’elle n’avait encore vue qu’en photographie. Mardi, elle devait démonter cette pièce dans le vieux phare de l’île Brune. Jeudi, elle devait la rapporter au musée du port. Entre les deux, il y aurait dix-neuf mètres d’escalier, six boulons anciens et deux apprentis — si elle comptait Renaud, qui tenait absolument à venir.
Renaud avait soixante-huit ans et disait avoir passé sa vie dans ce phare. Son genou droit, lui, semblait avoir passé sa vie ailleurs : il hésitait avant chaque marche du quai. Il avait chargé un sac de toile et un paquet enveloppé dans une serviette. À la question de Léna, il avait répondu : un gâteau. Puis il avait surveillé la caisse avec une sévérité de père devant le premier vélo sans roulettes.
Le véritable apprenti s’appelait Sami. Il travaillait avec Léna depuis trois mois et avait encore cette habitude pénible de dire qu’il savait faire avant qu’on lui eût expliqué le travail. Il avait néanmoins pensé aux piles de rechange, à la deuxième lampe et aux gants que Léna avait laissés sécher dans l’atelier. Elle lui avait donné le carnet des pièces à inventorier. Il l’avait glissé dans la poche intérieure de sa veste comme un document diplomatique.
Joëlle, la patronne du petit bateau, leur fit regarder le point blanc qui signalait désormais l’île. Le feu moderne se trouvait sur un pylône bas, à distance du vieux bâtiment. Le démontage ne changerait donc rien à la navigation. L’ancien phare n’éclairait plus depuis douze ans.
— Et si la météo tourne ? demanda Léna.
— On raccourcit votre séjour. On ne raccourcit pas les vagues.
Joëlle lui montra la radio fixée près de la porte de la maison des gardiens, le local de secours entretenu et le chemin qui conduisait à la crique du Sud. C’était leur point de repli si l’embarcadère devenait impraticable. Elles reprirent ensemble les heures de contact prévues. Renaud écoutait en tournant une petite clef dans ses doigts.
En passant le seuil, Léna remarqua une inscription sur le chambranle : REN, en lettres profondes, puis une autre, presque effacée, YV. Renaud posa son sac devant et demanda où elle voulait installer son matériel. Elle pensa que les lieux où l’on avait été heureux devaient parfois être difficiles à montrer.
2. Les choses qui résistent
La maison sentait le sel, la peinture froide et le torchon humide. Dans l’ancienne cuisine, les visiteurs autorisés laissaient des réserves et dataient leurs passages sur un tableau. Le dernier entretien remontait à neuf jours. Léna vérifia les équipements avant de monter. Sami testa les lampes. Renaud ouvrit tous les volets, sauf celui qui donnait vers la crique du Sud.
La lentille reposait au sommet du phare dans son berceau de métal. Les grandes surfaces de verre, traversées par le jour, renvoyaient des morceaux de mer aux murs. Léna comprit immédiatement le prix de la caisse. Elle comprit aussi que les six boulons n’avaient aucune envie de rejoindre un musée. Elle annonça à Sami qu’ils commenceraient par observer, photographier et repérer, ce qui le déçut visiblement.
— On avait dit que je démonterais.
— Pour démonter, il faut d’abord savoir remonter.
Renaud sourit. Il connaissait la phrase. Quand Léna lui demanda l’ordre des pièces, il indiqua un petit coffret derrière le palier. À l’intérieur, un cahier contenait des dessins étonnamment précis et des remarques au crayon. Plusieurs pages étaient signées Yvonne. Léna releva la tête.
— Ma femme écrivait mieux, dit Renaud.
Il était midi quand Joëlle appela. Une dépression avançait plus vite que prévu. Elle reviendrait mercredi en milieu d’après-midi, avant que les conditions ne se dégradent vraiment. Si le vent la précédait, elle ne tenterait pas l’embarcadère. Léna confirma. Ils avaient assez de temps pour sécuriser la lentille, peut-être pour la descendre. Elle ne promit rien de plus.
Après le repas, Renaud voulut porter une boîte jusqu’en haut. Son genou céda à la troisième marche. Il se rattrapa à la rampe sans tomber, mais le bruit de son souffle arrêta Sami. Léna prit la boîte. Renaud protesta avec une violence disproportionnée. Elle attendit qu’il eût fini, puis lui proposa de trier les accessoires dans la cuisine. Il s’assit, vexé, devant des rondelles dont il connaissait le nom avant sa naissance à elle.
Le soir, le gâteau fut partagé en six parts. Renaud en réserva trois pour le lendemain, avec cette précision qui trahissait une longue pratique des endroits où rien ne s’achète. Sami lui demanda s’il n’avait jamais eu peur ici.
— On ne restait pas si on avait peur, répondit-il.
Un instant après, il ajouta, beaucoup plus bas :
— Enfin, c’est ce qu’on racontait.
Léna regarda le volet fermé. Dehors, derrière le bois, la mer avait déjà changé de voix.
3. Le vêtement orange
Mercredi, ils commencèrent à sept heures. La lumière était grise, le vent encore modéré. Les attaches avaient enfin cédé sans abîmer leur support. Léna avait préparé la descente avec son matériel de levage ; elle vérifiait chaque étape et refusait les mains supplémentaires là où elles risquaient de gêner. À onze heures, la lentille reposait dans sa caisse, au rez-de-chaussée. Sami photographia la dernière cale avec un sourire immense.
Renaud ne regardait pas leur travail. Il regardait la mer par une fente entre le volet fermé et son encadrement. Léna crut d’abord qu’il regrettait la pièce démontée. Puis il dit qu’il y avait quelque chose dans les rochers de l’autre côté de la pointe.
Ils sortirent jusqu’au muret. En bas, une coque claire apparaissait entre les vagues. Elle était inclinée contre une dalle, trop près pour naviguer, trop loin de l’embarcadère pour avoir choisi cet endroit. Un vêtement orange bougeait plus haut. Quelqu’un agitait un bras. Léna sentit cette seconde particulière où une silhouette devient une personne et où l’on cesse de pouvoir poursuivre sa journée.
Elle revint à la radio. Les secours avaient reçu un appel de détresse d’un bateau dont le moteur était tombé en panne. Le contact s’était interrompu avant que la situation à terre soit confirmée. Elle put préciser ce qu’ils voyaient : deux personnes sur les rochers, l’une debout, l’autre immobile mais consciente, autant qu’elle pût en juger. On lui demanda de ne pas descendre par la falaise. Elle n’en avait aucune intention.
Renaud connaissait un sentier derrière l’ancien potager. À la bifurcation, la branche de gauche rejoignait une petite plateforme au-dessus de la dalle, sans passer dans l’eau ; celle de droite allait vers la crique du Sud. Léna lui demanda si le chemin avait été entretenu. Il répondit d’abord oui, puis se corrigea : il existait la dernière fois qu’il était venu. Quatre ans auparavant.
Elle prit les couvertures, la radio portable et la trousse du local. Sami portait l’eau. Renaud resta à la station fixe après avoir décrit le départ du chemin. Léna insista jusqu’à obtenir son accord, puis lui fit répéter l’heure à laquelle elle donnerait des nouvelles.
Le sentier était envahi, mais lisible. Ils avancèrent lentement. À chaque détour, Sami voulait appeler pour rassurer les naufragés ; Léna lui demandait d’attendre un passage où ils n’auraient pas besoin de leur souffle. Elle craignait moins le vide qu’un geste pressé, un pied posé parce qu’une voix attendait.
La personne en orange était une jeune femme. Lorsqu’elle les reconnut enfin, elle ne cria pas au secours.
— Mon père dit qu’il peut marcher, lança-t-elle. Ne le croyez pas.
4. Celui qui pouvait marcher
Le père s’appelait Luc et sa fille, Daphné. Elle avait vingt-six ans. Ils étaient partis convoyer ce bateau ensemble et avaient déjà fait trois escales. Elle commença à nommer le prochain port, puis regarda la coque et ferma la bouche. Leur itinéraire venait de perdre son futur.
Luc avait heurté la rambarde quand le bateau avait touché les rochers. Il avait réussi à débarquer avec l’aide de Daphné, mais sa cheville avait gonflé. Il tremblait davantage qu’il ne voulait l’admettre. Léna transmit les informations à la station et suivit les indications reçues pour les mettre à l’abri du vent en attendant. Elle n’essaya pas de nommer une blessure qu’elle ne savait pas reconnaître.
L’hélicoptère prévu sur le secteur ne pouvait pas intervenir à cet instant. Une embarcation de secours était mobilisée, mais la côte exposée de l’île compliquait l’approche. Il fallait gagner la maison si Luc pouvait être transporté sans ajouter de danger. Un matériel de portage se trouvait dans le local. Sami proposa aussitôt d’aller le chercher. Léna lui fit décrire son retour par le sentier avant de le laisser partir.
Daphné s’agenouilla près de son père. Elle lui parlait avec douceur et une colère presque invisible. Lui prétendait toujours qu’il pouvait se lever. Quand il tenta de le faire, son visage devint blanc. Il resta assis et, pour la première fois, la regarda sans discuter.
— Il déteste déranger, dit-elle à Léna.
— Là, le moins dérangeant, c’est qu’il nous écoute.
La phrase la fit rire une seule fois, un rire sec qui se transforma en larmes. Elle les essuya immédiatement. Son père voulut lui prendre la main ; elle se déplaça pour tenir la couverture, sans qu’on sache si elle avait évité le geste ou seulement le vent.
Sami revint avec Renaud. Léna ouvrit la bouche pour protester, mais le vieil homme expliqua qu’il avait prévenu les secours depuis la station fixe avant de partir : ils savaient la maison momentanément vide. Le contact resterait possible par l’appareil portable de Léna. Il n’allait pas porter. Il connaissait les passages où le chemin changeait de niveau, et pouvait préparer devant eux l’espace nécessaire. Elle aurait préféré une autre organisation ; il était désormais là. Elle lui imposa de ne jamais quitter leur vue.
Le retour dura beaucoup plus longtemps que la descente. Ils s’arrêtaient souvent. Sami ne disait plus qu’il savait faire. Il demandait où poser les mains, annonçait quand il fallait souffler, recommençait. Léna le vit perdre son envie d’impressionner et gagner quelque chose de plus solide.
Quand ils atteignirent le jardin, la maison sembla gigantesque. Luc, transporté à l’intérieur, demanda pardon à sa fille.
— Pour quoi ? répondit-elle.
Il ne sut pas choisir.
5. La photographie coupée
À quinze heures, Joëlle renonça à accoster. Elle avait essayé d’atteindre le secteur depuis le port et fait demi-tour avant de se retrouver engagée sans issue raisonnable. Sa voix à la radio n’avait rien d’une excuse. Léna lui confirma que les cinq personnes étaient dans la maison. Les secours connaissaient leur position et réévaluaient les possibilités. Une amélioration pouvait se produire à l’aube. Elle pouvait aussi se décaler.
Sami réorganisa les couchages. Daphné vérifia les affaires sèches qu’on lui prêtait et suspendit les vêtements de son père. Renaud préparait une soupe en déplaçant des casseroles avec l’assurance de quelqu’un qui les avait utilisées la veille. Léna rassembla les réserves, fit le compte de l’eau et établit avec chacun les tâches possibles. Le travail calmait mieux que la promesse du beau temps.
Dans la poche de sa veste mouillée, Luc avait sauvé une photographie plastifiée. Daphné la posa contre un bol. On y voyait un bateau semblable au leur, deux adolescents, un homme barbu. Le nom du navire était le même. Luc expliqua qu’il avait racheté, presque par hasard, le bateau sur lequel son père l’avait emmené jeune. Il avait voulu refaire un morceau de leur voyage avec sa fille.
— Tu aurais pu commencer par me le demander, dit Daphné.
Léna comprit qu’elle ne parlait pas du voyage. Luc baissa la tête. Il avait annoncé au reste de la famille que Daphné viendrait travailler avec lui dans son chantier naval à son retour. Elle avait accepté une traversée, pas un avenir. La panne n’avait pas créé leur conflit ; elle l’avait seulement privé de portes à claquer.
Plus tard, en cherchant des draps, Léna trouva au fond d’un placard une photographie du phare. Renaud y posait avec trois hommes devant une barque. Le bord avait été découpé. Quelqu’un était resté hors du cadre : une main tenait encore une amarre, dans l’angle droit.
Elle reconnut l’image reproduite dans le dossier du musée, légendée : Renaud Valet et l’équipe du sauvetage de décembre. Elle n’avait pas retenu l’année. Le texte décrivait une nuit où les gardiens avaient accueilli l’équipage d’un cargo. Le musée voulait raconter cet épisode avec la lentille.
Renaud la surprit avec la photographie.
— Elle n’aimait pas sa tête dessus, dit-il.
— Yvonne ?
Il prit les draps, sans prendre l’image. Dans l’escalier, son genou fit ce petit bruit qu’elle avait déjà entendu au quai.
— C’est ce que j’ai dit aux journalistes, ajouta-t-il.
Cette fois, Léna ne le laissa pas détourner la conversation.
6. La personne dans l’angle
Yvonne avait été la gardienne titulaire. Renaud le dit d’une traite, comme un homme qui plonge pour ne pas rester au bord. Lui travaillait à l’entretien. Ils avaient vécu ici ensemble presque vingt ans. Lors du sauvetage, il avait suivi les ordres de sa femme, accueilli les hommes qu’elle ramenait et chauffé les couvertures. Il n’avait ni honte de ces gestes ni raison d’en avoir. Mais le lendemain, quand un photographe l’avait appelé le gardien, il n’avait pas corrigé.
— Pourquoi ? demanda Léna.
— Parce que ça me plaisait.
La simplicité de la réponse la désarma. Il n’invoquait ni l’époque ni les journalistes pressés. Yvonne savait son travail, disait-il ; elle n’avait pas eu besoin de l’article. Il avait utilisé cette phrase pendant des années pour ne pas regarder ce qu’elle lui coûtait. Puis les récits avaient repris le premier récit, et chaque répétition avait rendu la correction plus humiliante à ses yeux.
— Et elle est où, maintenant ?
— Chez sa sœur. Elle m’a quitté il y a trois ans. Pas pour une photographie. Enfin, pas pour une seule chose.
Le paquet dans la serviette venait pourtant d’elle. Ils se parlaient. Elle lui avait donné le gâteau et les clefs, après lui avoir fait promettre de ne pas jouer au chef. Léna pensa au petit carnet précis, aux initiales cachées par le sac, au volet devant lequel il avait hésité. Il n’avait pas seulement peur de la mer. Il avait peur d’un musée qui figerait enfin sa version.
— Je comptais rapporter les cahiers, dit-il. Expliquer en donnant les objets. C’était plus facile que de venir sans rien.
— Vous pourrez expliquer sans la lentille, si on doit la laisser.
Il la regarda, inquiet pour la première fois de ce qu’elle savait déjà : le retour ne se ferait probablement pas avec leur chargement.
Un craquement violent les interrompit. Ils descendirent. La fenêtre de la réserve venait de céder sous un débris ; le vent soulevait les papiers. Sami avait éloigné Daphné, qui s’était approchée pour retenir le battant. Ils fermèrent la porte intérieure et déplacèrent les objets accessibles depuis la pièce voisine. Léna ne voulait personne près du verre.
Le vieux bâtiment restait solide, mais le confort se rétrécissait. Ils se regroupèrent dans la cuisine, à l’abri de la façade exposée. Renaud posa le cahier d’Yvonne sur la table, puis la photographie à côté. Il ne dit rien aux autres. Pour le moment, cela suffisait : les deux objets étaient enfin dans la même lumière.
7. La nuit ne se partage pas en heures
Luc avait de la fièvre ou seulement chaud sous les couvertures ; Léna ne voulait pas trancher. Elle rapporta son état et les changements observés lors du contact suivant. La réponse des secours, prudente et précise, donna à Daphné des choses à surveiller au lieu d’hypothèses à redouter. Son père plaisanta sur son traitement royal. Elle lui demanda de se taire quelques minutes. Il obéit.
Le vent avait supprimé presque tous les bruits habituels. On n’entendait plus la mer, mais une pression immense autour des murs. La lampe suspendue dessinait sur le plafond les ombres des tasses. Sami notait les heures de radio dans le carnet des pièces détachées. Au début, il avait cherché une page vierge. Ensuite il avait écrit entre les numéros de boulons. Léna trouva cela exactement à sa place.
À vingt-trois heures, un bruit sourd vint du dehors. Renaud voulut sortir. Léna l’arrêta avant même qu’il eût trouvé sa veste. Ils pouvaient constater les dégâts au jour, sauf signe de danger immédiat dans la maison. Pour une fois, il n’argumenta pas. Il resta contre la porte avec une expression de vieux chien rappelé au pied.
Sami lui apporta une chaise.
— Vous pouvez avoir peur, vous savez. Vous êtes déjà resté.
Renaud releva les yeux. Il se souvenait de sa propre phrase, celle de la veille. Puis il s’assit. Il leur raconta une nuit calme, très ancienne, où Yvonne avait organisé un anniversaire avec des fanions fabriqués dans des emballages. Rien ne se passait dans cette histoire, sinon qu’un gâteau s’était effondré et qu’ils l’avaient mangé à la cuillère. Léna le préféra immédiatement à l’homme du dossier.
Vers deux heures, Daphné sortit une enveloppe sèche d’une pochette étanche. Elle la tendit à son père. Ce n’était pas une lettre d’adieu ni une réclamation : l’adresse de l’atelier où elle commencerait lundi, dans une autre ville. Elle avait prévu de la lui donner à l’arrivée.
— Je reviendrai te voir, dit-elle. Mais il faut qu’il y ait une différence entre revenir et ne pas être partie.
Luc lut deux fois l’adresse. Il demanda si elle avait un logement. Elle répondit oui. Il voulut ajouter quelque chose, abandonna et garda l’enveloppe sur sa poitrine.
Léna dormit vingt minutes assise, puis remplaça Sami près de la radio. Dans le phare, au-dessus d’eux, le vent tournait autour d’une lanterne vide. Elle avait consacré la journée de mardi à protéger du verre. Elle ne regrettait pas de l’avoir fait. Elle commençait seulement à comprendre à quel point ce travail était devenu secondaire.
8. Le chemin qui manquait
Aux premières lueurs du jeudi, l’embarcadère avait disparu sous l’écume. Le bruit de la nuit venait d’une partie du muret effondrée sur les marches. Plus inquiétant : le chemin qui longeait la réserve était encombré de pierres. C’était l’accès le plus direct à la crique du Sud, où les secours envisageaient maintenant de les récupérer dans une accalmie.
Léna transmit l’obstacle. Une équipe préparait l’approche par la crique ; elle leur demanda de rester dans la maison jusqu’à nouvel ordre. Pas de course contre une amélioration annoncée. Pas de traversée improvisée avec Luc. Léna répéta ces mots à Renaud avant qu’il eût commencé à évoquer ses souvenirs.
Il rappela la branche de droite, derrière le potager. Ils avaient emprunté celle de gauche pour atteindre les naufragés ; l'autre restait à vérifier. Lui y était passé avec Yvonne pour déplacer des sacs, bien avant la construction du muret. Cette fois, il précisa tout seul qu’il n’en connaissait pas l’état actuel. Léna communiqua l’information, puis attendit. Un sauveteur pourrait vérifier l’itinéraire depuis l’autre extrémité si l’équipe débarquait. Il n’était pas nécessaire qu’ils lui démontrent leur courage.
La radio portable grésilla. L’accalmie se confirmait, incomplète, mais suffisante pour tenter l’approche dans la partie abritée. Les mots employés étaient mesurés. Sami referma son carnet et recommença à vérifier les sacs. Il attribua les vêtements secs restants, rangea les médicaments personnels de Luc avec Daphné et prépara la liste des cinq noms. Léna n’eut presque rien à lui demander.
Renaud était resté devant la caisse. Elle pouvait encore être déplacée à deux sur quelques mètres. À travers l’île, avec son poids et ses dimensions, c’était une autre histoire. Il effleura le couvercle.
— Ils reviendront la chercher ?
— Quand ils pourront. Si elle est encore en état.
— Elle a éclairé ici presque un siècle.
— Aujourd’hui, elle ne nous aide pas à sortir.
Il eut un mouvement d’agacement, puis s’arrêta. Il prit le cahier d’Yvonne, l’enveloppa dans la pochette que Daphné lui proposait et ferma sa veste. Léna sentit un soulagement qu’elle ne montra pas. Elle aussi avait envie d’emporter la caisse. Elle imaginait déjà le rapport, les photographies, le devis. Elle n’était simplement pas tenue de transformer cette envie en décision.
Quand les deux sauveteurs atteignirent la maison, l’un d’eux portait un bonnet jaune ridiculement ordinaire. Léna en fut émue : après des heures de voix sans visage, quelqu’un venait de traverser leur attente avec un bonnet acheté quelque part. L’équipe avait reconnu le passage derrière le potager. Il faudrait avancer lentement, mais Luc pourrait y être transporté.
9. Un feu à hauteur d’homme
Les sauveteurs prirent en charge Luc et organisèrent le départ. Ils évaluèrent le genou de Renaud avant de lui confier un itinéraire qu’il prétendait encore facile. Il accepta une aide. Léna ferma la porte de la pièce où reposait la lentille et nota sa position pour l’équipe qui reviendrait. Elle laissa la maison sans faire le tour de toutes les fenêtres. Quelque chose en elle résistait à ce travail inachevé ; elle le laissa résister.
Le passage du potager était étroit. Le vent les atteignait par rafales entre les murets. Sous leurs pieds, la terre avait cette mollesse traîtresse des sols gorgés d’eau. Les sauveteurs dirigeaient le portage et demandaient des pauses avant que quelqu’un les réclamât. Luc avait fermé les yeux. Daphné, placée où on lui avait indiqué, lui parlait de choses concrètes : le sac était là, son téléphone aussi, personne ne s’occupait du bateau maintenant.
Au dernier virage, ils virent la crique. Le bateau de secours attendait derrière la partie rocheuse qui la protégeait. Un membre de l’équipe, déjà en bas, avait disposé une lampe à l’endroit choisi pour l’embarquement. Ce petit rectangle de lumière paraissait dérisoire sous le ciel immense. Pourtant, chacun avançait vers lui. Léna leva les yeux vers la tour, très loin au-dessus. Pour une fois, le feu utile était en bas.
Sami s’arrêta soudain. Léna crut qu’il avait glissé. Il désigna son sac : la sangle s’était ouverte et son carnet n’y était plus. Elle l’aperçut quelques mètres derrière, contre une touffe d’herbe. Avant qu’elle parle, il fit un pas pour remonter.
— Sami.
Il regarda le carnet, puis le passage occupé par le portage. Ce n’était pas dangereux en soi de ramasser un objet, mais cela l’obligerait à quitter la place qu’on venait de lui assigner et à gêner les autres au mauvais moment. Il resta. Un sauveteur le récupéra en passant, sans effort héroïque, et le lui tendit plus tard.
— Vous voyez, murmura Sami, je commence à savoir attendre.
Renaud embarqua avec un juron très net. Daphné eut un rire qui, cette fois, ne se brisa pas. Quand Léna monta à son tour, ses jambes se mirent à trembler. Elle n’avait plus rien à porter, plus rien à décider. Le soulagement lui fit presque mal.
Depuis l’eau, l’île ressemblait de nouveau à une masse sombre que l’on pouvait contourner. Le vieux phare restait visible. Renaud le regarda longtemps. Puis il tourna son visage vers le port avant que la tour eût disparu.
10. Ce qu’on rapporte
Luc fut pris en charge à leur arrivée. Sa blessure nécessita des soins, puis plusieurs semaines sans appui. Daphné partit commencer son travail lundi comme prévu. Elle envoya une photographie de son premier café dans son nouvel atelier. Son père la montra à Léna lorsqu’elle passa prendre des nouvelles, avec une fierté encore maladroite, mais sans expliquer ce que sa fille ferait ensuite.
Le bateau endommagé fut récupéré plus tard. Sa remise en état coûterait trop cher pour Luc. Il décida de le vendre pour pièces après avoir gardé la plaque du nom. Il ne présenta pas cette décision comme une belle leçon. Il était triste, se trouvait imprudent et cherchait encore comment raconter la traversée sans accuser la météo de tout. Daphné revenait certains dimanches. Ils avaient désormais autre chose à faire que travailler ensemble.
La lentille attendit dix-sept jours dans la maison. Quand Léna retourna la chercher avec une équipe, l’eau avait atteint le bas de la caisse, mais les protections avaient tenu. Certaines pièces du support demanderaient une restauration. Elle rédigea son rapport en distinguant ce qu’elle avait constaté de ce qu’elle supposait. La facture dépassa le devis. Son employeur soupira, puis la remercia d’avoir laissé le matériel.
Sami reçut une nouvelle mission et demanda un jour supplémentaire pour la préparer. Léna signa sans sourire. Elle ne voulait pas lui faire croire qu’il s’agissait d’une plaisanterie entre eux : c’était une bonne demande professionnelle. Dans le carnet, il avait conservé les heures de radio au milieu des numéros. Il disait que cela lui éviterait de confondre une liste complète avec une journée prévisible.
Au musée, Renaud vint rencontrer la responsable des collections. Yvonne arriva séparément. Elle avait des cheveux courts, des lunettes rouges et une manière de regarder les objets qui rappela immédiatement à Léna le cahier du phare. Elle écouta son ancien mari corriger les légendes. Elle n’applaudit pas, ne pleura pas, ne reprit pas sa main. Quand on lui demanda ce qu’elle souhaitait raconter, elle parla d’abord du travail quotidien, des nuits sans incident et des réparations que personne ne photographiait.
L’inauguration eut lieu à l’automne. La lentille renvoyait des morceaux de la salle sur les manteaux des visiteurs. Sous une photographie entière, deux noms apparaissaient dans le bon ordre. Dans l’angle droit, Yvonne tenait une amarre et regardait hors du cadre, vers quelque chose qu’elle était seule à surveiller.
Renaud apporta un gâteau, cette fois acheté. Il offrit une part à Léna et lui demanda si elle repartirait sur l’île.
— Pour du travail, sûrement.
— Moi aussi, peut-être. Si on a besoin de quelqu’un.
Elle regarda les mains de l’homme, posées tranquillement sur la serviette. Elles ne réclamaient plus le premier rôle. Au-dessus d’eux, la lentille brillait sans éclairer la mer. C’était très bien ainsi : elle avait enfin le droit de raconter ce qu’elle avait vu.
Fin