1. Le guichet numéro quatre
Le dernier jour de son contrat, Jeanne reçut une demande pour faire réparer un anniversaire.
L’homme avait pris un ticket, attendu quarante minutes et rempli la moitié d’un formulaire de stationnement. Il s’appelait Victor Bellay. Dans la case motif, il avait écrit : soixante-dix ans, personne disponible.
Jeanne posa son tampon.
— Vous cherchez une salle ?
— Non. Une salle, j’en ai une. C’est même le problème.
Il sortit une enveloppe contenant douze invitations. Les timbres n’étaient pas collés. Victor avait une fille au Canada, un ancien collègue dont il avait perdu le numéro et plusieurs connaissances qu’il ne savait pas s’il avait le droit d’appeler des amis. Il avait décidé d’organiser un repas. Puis il avait imaginé leurs excuses, une par une, avant de renoncer à poster les cartes.
— On m’a dit qu’ici vous aidiez pour les démarches.
Jeanne regarda l’horloge. À seize heures, elle rendrait son badge. Le service fusionnait avec celui de la ville voisine ; les habitants pourraient désormais obtenir la plupart des documents en ligne. Elle avait passé six semaines à expliquer cette modernisation à des personnes venues précisément parce qu’elles n’arrivaient pas à se connecter.
— Je peux vous aider à envoyer les invitations, dit-elle.
— Vous ne pouvez pas obliger les gens à venir.
— Non.
Cette réponse sembla le rassurer. Il se méfiait moins des limites annoncées que des solutions trop vastes.
Jeanne prit une feuille blanche. Elle dessina trois colonnes : nom, moyen de contact, réponse. Victor choisit d’abord son ancien collègue. Ils retrouvèrent un numéro dans un carnet que l’homme avait apporté sans oser l’ouvrir. Jeanne tourna l’appareil vers lui.
— C’est vous qui appelez.
Victor parla pendant sept minutes. Il rit une fois, d’un rire surpris. Son collègue viendrait avec sa femme et une tarte, à condition qu’on ne lui demande pas de chanter.
En partant, Victor demanda le nom du service.
Jeanne regarda le panneau DÉMARCHES DIVERSES, dont le dernier S se décollait.
— Aujourd’hui ? Le bureau des petites victoires.
Il nota les mots au dos d’une invitation.
À seize heures, Jeanne rendit son badge. Elle emporta son stylo, une plante fatiguée et l’impression très désagréable d’avoir trouvé un nom au moment exact où elle n’avait plus de bureau.
2. L’affiche de travers
Le lundi suivant, quelqu’un l’attendait devant son immeuble avec une machine à coudre.
— Vous êtes le bureau ? demanda la femme.
Jeanne avait les cheveux mouillés et un sac de pain sous le bras. Elle répondit qu’il devait y avoir une erreur. La femme lui montra une photographie : sur le tableau du café des Tilleuls, une affiche annonçait AIDE POUR LES CHOSES QU’ON N’ARRIVE PAS À COMMENCER. En dessous figurait son prénom, suivi du nom de sa rue.
Victor avait voulu remercier.
La machine appartenait à Leïla, qui savait coudre mais n’avait pas touché une aiguille depuis son départ de l’atelier où elle travaillait. Elle pensait trouver une association. Jeanne l’invita à boire un café le temps de comprendre comment faire retirer l’affiche.
— Je ne répare pas les machines, précisa-t-elle.
— Elle fonctionne. C’est moi qui ne commence pas.
Elles restèrent silencieuses un instant.
Jeanne posa la machine sur sa table. Leïla ouvrit le capot, vérifia le fil, installa une chute de tissu. Elle n’avait besoin d’aucune instruction technique. Ce qu’elle redoutait, c’était le bruit du moteur, si semblable à celui des journées où l’on lui demandait toujours d’aller plus vite.
— On peut faire une seule couture, dit Jeanne.
— Une couture, ça ne sert à rien.
— Alors deux.
Leïla la regarda, puis rit. Elles firent un petit sac pour la plante, qui perdit un peu de terre dans l’opération. Ce n’était pas un retour au métier, encore moins une guérison. C’était un sac médiocre, cousu de travers, et Leïla le trouva très convenable.
Avant de partir, elle demanda combien elle devait.
Jeanne répondit rien, trop rapidement.
Ce soir-là, elle descendit au café. Victor y discutait avec Rémi, le propriétaire, d’une boîte à suggestions. Jeanne arracha l’affiche sans saluer.
— Mon adresse n’est pas un service public.
Victor devint rouge jusqu’aux oreilles.
— Je croyais vous aider à retrouver du travail.
— Alors commencez par me demander quel travail je veux faire.
Rémi leur apporta deux verres d’eau. Il ne dit pas qu’ils avaient tous les deux raison. Jeanne lui en fut reconnaissante.
3. Deux heures, pas davantage
Trois jours plus tard, Victor revint avec une proposition écrite. Jeanne eut du mal à ne pas sourire : il avait utilisé les trois colonnes de leur première rencontre.
Rémi prêterait une table dans l’arrière-salle du café le mardi matin, pendant deux heures. L’adresse personnelle de Jeanne ne figurerait nulle part. Il n’y aurait ni promesse de résultat, ni réparation de matériel, ni conseil médical ou juridique. Juste une aide pour découper une difficulté en une première action possible.
— Et pourquoi moi ? demanda-t-elle.
Victor chercha ses mots.
— Parce que vous ne m’avez pas dit que je n’avais qu’à appeler. Vous êtes restée pendant que je le faisais.
Cette différence, Jeanne ne l’avait jamais mise dans son curriculum vitae. Elle savait renseigner un logiciel, classer des dossiers, accueillir du public. Rester pendant qu’une personne accomplissait un geste difficile paraissait trop peu précis pour intéresser un recruteur.
Elle accepta un essai de quatre semaines. Pas davantage. Elle continuerait à chercher un emploi les autres jours.
Le premier mardi, ils installèrent trois chaises et une petite horloge. Jeanne écrivit elle-même l’affiche : UN PREMIER PAS, ENSEMBLE. Elle refusa la formule on trouve toujours une solution que Victor avait proposée en dessous.
— Parce que c’est faux, dit-elle.
Ils reçurent une adolescente qui voulait demander un stage mais réécrivait son premier courriel depuis dix jours. Un homme venu apprendre à photographier une fuite pour son propriétaire. Une femme qui avait besoin de comprendre une facture et que Jeanne orienta vers le service compétent après avoir préparé avec elle les questions à poser.
À midi, il restait trois personnes.
Jeanne se leva, rangea les feuilles et annonça la fin de la permanence. Victor fit un geste vers la file.
— Juste la dame au manteau…
— Mardi prochain.
La dame au manteau soupira, mais prit le prochain créneau. Victor ne parla plus pendant le rangement.
Jeanne savait déjà que ce serait la partie la plus difficile : aider sans devenir un endroit où chacun déposerait ce que les autres services ne voulaient plus porter.
Dans sa poche, l’horloge continuait de battre contre ses clés.
4. La boîte rouge
Rémi trouva une boîte à biscuits rouge dans la réserve. Il proposa de la laisser près de la porte pour les contributions aux frais. Jeanne colla sur le couvercle un papier indiquant café et fournitures, sans tarif imposé.
Leïla, revenue avec le sac de la plante correctement refait, désapprouva immédiatement.
— Et votre temps ?
— C’est un essai.
— Votre loyer aussi ?
Jeanne changea de sujet. Elle avait six semaines d’économies confortables, puis plusieurs autres moins confortables, selon une arithmétique qu’elle refusait de terminer après dix-neuf heures.
La permanence attirait désormais des habitués. Certains avaient une demande ; d’autres venaient regarder. Un petit groupe s’était constitué autour de Victor, qui organisait les créneaux avec une rigueur nouvelle. Il ne disait jamais pourquoi son anniversaire n’avait toujours pas eu lieu.
Un mardi, Jeanne trouva dans la boîte un billet de cinquante, plié autour d’un mot : pour que cela continue. Aucun nom.
Le lendemain, Rémi reçut un appel de la société qui possédait les locaux du café. Une responsable souhaitait rencontrer Jeanne. L’entreprise préparait la réhabilitation de l’ancien dépôt, au bout de la place, et cherchait un projet de quartier à soutenir.
Jeanne se rendit au rendez-vous dans une veste qu’elle n’avait portée qu’à des entretiens. La responsable, Salomé, l’écouta avec attention, puis lui présenta un dossier impeccable. Une pièce claire, des tables neuves, un logo, une aide financière de six mois. Il faudrait proposer des animations, recueillir des témoignages et participer à la communication du nouveau lieu.
— Vous donnez une image humaine au projet, dit Salomé.
Jeanne relut la phrase dans sa tête. Elle aurait aimé n’y entendre qu’un compliment.
Le soir, elle visita le dépôt depuis la rue. Sur la palissade, une affiche montrait des appartements lumineux et des silhouettes portant des sacs de courses. Au coin inférieur, on voyait le café des Tilleuls, mais son enseigne avait disparu. À sa place figurait une boutique de décoration.
Jeanne photographia l’image. Puis elle rentra sans envoyer le message enthousiaste qu’elle avait commencé à rédiger pour Victor.
5. Ce que coûte une table
Rémi connaissait le projet. Son bail arrivait à échéance l’année suivante. Rien n’était décidé, lui avait-on dit, ce qui signifiait surtout qu’il ne savait pas encore sur quoi compter.
— Je ne te demande pas de refuser, dit-il. Si tu peux avoir une pièce et un salaire, prends-les. Je n’ai pas le monopole de tes ennuis.
Jeanne aurait préféré qu’il lui facilite la décision en se mettant en colère. Il essuyait des verres et lui laissait la responsabilité entière.
Elle demanda un second rendez-vous à Salomé. Cette fois, elle apporta des questions au lieu d’une présentation. Qui déciderait des activités ? Que deviendraient les coordonnées des participants ? Pourrait-elle refuser un témoignage filmé sans perdre le financement ? Le projet pourrait-il rester au café si celui-ci le souhaitait ?
Salomé répondit sans s’offusquer. Certaines clauses pouvaient changer, d’autres non. Le soutien devait être associé au nouveau dépôt. L’entreprise voulait valoriser son opération immobilière ; elle ne prétendait pas faire autre chose.
Jeanne apprécia cette franchise tout en comprenant qu’elle ne résolvait pas son problème.
Au troisième mardi, un journaliste local vint faire un sujet. Victor avait accepté pour elle, puis se rappela leur première dispute et lui demanda pardon avant même qu’elle parle. Jeanne autorisa un entretien sur le fonctionnement, sans filmer les personnes reçues.
L’article parut sous le titre : Elle répare les vies dans un café.
Jeanne le lut debout devant la vitrine du kiosque. Réparer les vies. Elle avait aidé quelqu’un à retrouver un numéro de dossier. Elle avait accompagné une demande de stage. Elle avait aussi dû dire non à une personne qui attendait d’elle une aide qu’elle ne savait pas fournir.
Le titre transforma ces gestes modestes en un pouvoir qu’elle n’avait pas.
Le mardi suivant, un homme lui demanda de convaincre son fils de lui reparler. Il posa une photographie sur la table comme on dépose une pièce défectueuse.
Jeanne repoussa doucement l’image vers lui.
— Je ne peux pas décider à sa place.
L’homme partit fâché. Dans l’arrière-salle, plusieurs personnes baissèrent les yeux.
Le bureau venait de découvrir son premier échec public.
6. La permanence sans Jeanne
L’entretien d’embauche tomba un mardi à dix heures. Un poste d’accueil dans une entreprise de transport, à quarante minutes de bus. Un contrat stable, des horaires clairs, un salaire qu’elle calcula deux fois pour être certaine de ne pas avoir ajouté une prime imaginaire.
Jeanne annonça l’annulation de la permanence. Leïla proposa de tenir la table avec Victor, uniquement pour les demandes simples et la prise de rendez-vous.
— Vous avez écrit les limites. On peut les lire aussi.
Jeanne hésita davantage qu’elle n’aurait voulu. Elle parlait de collectif depuis un mois, mais rangeait encore les stylos dans son propre sac à la fin de chaque séance.
Elle finit par leur laisser l’horloge.
L’entretien se passa bien. La directrice ne demanda pas où Jeanne se voyait dans cinq ans. Elle lui montra un planning, lui expliqua les difficultés réelles et lui laissa le temps de poser des questions. En sortant, Jeanne éprouva une joie presque coupable.
Au café, Leïla et Victor étaient en pleine discussion avec un jeune homme à vélo. Sur la table, une pile de petites cartes avait remplacé les formulaires.
— On a modifié deux choses, annonça Leïla.
La première était une fiche pour noter seulement la prochaine action, sans conserver le détail des histoires personnelles. La seconde consistait à demander aux visiteurs ce qu’ils pouvaient expliquer à quelqu’un d’autre. Le jeune cycliste, Tom, ne savait pas rédiger une lettre de réclamation, mais il savait régler des freins. Une retraitée avait proposé de relire des courriels. Un père de famille connaissait les logiciels de mise en page.
— Ce ne sont pas des promesses de disponibilité permanente, précisa Victor. On note quand et pour quoi.
Jeanne regarda les cartes. Elles étaient plus simples que son système. Plus claires.
Elle aurait dû être uniquement heureuse.
À la place, elle ressentit une petite douleur, celle d’un meuble déplacé dans une pièce qu’on croyait connaître. Le bureau fonctionnait sans elle. Mieux, sur certains points.
Rémi lui servit un café.
— Tu as l’air d’avoir reçu une mauvaise bonne nouvelle.
— C’est exactement ça.
Il lui laissa le sucre, même s’il savait qu’elle n’en prenait jamais. Ce jour-là, elle en prit.
7. Le nom sur le billet
La boîte rouge contenait désormais cent quatre-vingt-six euros et un jeton de caddie. Jeanne et Leïla tinrent les comptes devant tout le monde. Elles déduisirent les fournitures, les impressions et une participation à l’usage de la salle, que Rémi accepta après une discussion plus longue que prévu.
— Gratuit, ce n’est pas sans coût, dit Leïla. Ça veut seulement dire que quelqu’un le paie sans qu’on le voie.
Le billet de cinquante intriguait Victor. Il soupçonnait Salomé, puis un élu, puis la dame au manteau qui avait finalement obtenu son rendez-vous. Jeanne lui demanda de laisser le donateur tranquille.
Mais le donateur se dénonça lui-même en voulant récupérer son jeton de caddie.
C’était Tom. Il avait mis le billet après sa première visite, quand Jeanne l’avait aidé à préparer un appel à son ancien employeur. Il ne savait pas comment fixer un prix à quarante minutes pendant lesquelles quelqu’un ne lui avait pas donné l’impression d’être idiot.
Jeanne voulut lui rendre une partie de la somme. Il refusa, puis demanda si son argent lui donnait davantage de droits sur la boîte.
— Non, répondit-elle.
— Alors arrêtez de vouloir décider à ma place que je n’avais pas les moyens.
Elle rougit. À force de protéger les autres, elle risquait parfois de leur retirer leurs décisions.
Ils définirent une règle : contributions volontaires, dépenses visibles, aucun privilège attaché au montant. Pour aller plus loin, il faudrait une structure, un compte séparé et quelqu’un pour vérifier le cadre applicable. Jeanne inscrivit cette tâche sur une carte. Elle ne savait pas tout faire, et la carte pouvait porter son prénom à elle aussi.
Le soir, elle rappela la directrice de l’entreprise de transport. Elle demanda s’il existait une possibilité de travail à temps partiel. La directrice répondit qu’elle devait refaire son planning, sans garantie.
Jeanne raccrocha en respirant trop vite. Demander pour elle-même lui avait coûté plus que toutes les démarches accompagnées depuis le début.
Victor lui tendit une des petites cartes.
Dans la case prochaine action, il avait écrit : attendre la réponse sans inventer le refus.
8. L’anniversaire reporté
Le calendrier indiquait déjà trois semaines après la date inscrite sur les invitations de Victor. Jeanne finit par lui demander ce qui s’était passé.
— J’ai annulé.
Il disait cela en alignant les chaises, comme s’il annonçait un changement de météo.
Son ancien collègue avait confirmé. Deux voisins aussi. Sa fille avait proposé un appel pendant le dessert. Puis Victor avait commencé à imaginer les silences, la longueur du repas, le moment où quelqu’un regarderait l’heure. Il avait appelé chacun pour expliquer qu’il avait pris froid.
— Vous étiez malade ?
— Non. Mais les gens comprennent mieux un rhume.
Jeanne s’assit. Toute l’histoire du bureau était partie de cet anniversaire, et elle avait laissé le récit devenir plus propre que la réalité. Dans sa version, un homme avait osé appeler ; le problème était réglé ; quelque chose de beau pouvait commencer.
La vie de Victor n’avait pas suivi la fin qu’elle lui avait attribuée.
— On n’a pas besoin de faire un repas, dit-elle.
— Maintenant, si je les rappelle, il faut expliquer.
— Oui.
Il attendit qu’elle retire cette difficulté. Elle ne le fit pas.
Ils préparèrent un message simple. Victor avait eu peur de recevoir du monde. Il regrettait d’avoir annulé. Il proposait un café d’une heure, chez Rémi, un vendredi après-midi. Aucun cadeau, aucune obligation de rester.
Cette fois, Jeanne ne resta pas pendant les appels. Elle avait un rendez-vous avec Leïla pour chercher une personne capable de les conseiller sur la structure du projet. Victor pouvait lui envoyer un message après, s’il le souhaitait.
Il n’en envoya pas.
Le vendredi, Jeanne entra au café avec un petit paquet de biscuits. Victor était assis avec son collègue, la femme de celui-ci et un voisin qui parlait trop fort. Ils ne semblaient pas vivre une scène exemplaire. Ils discutaient d’une gouttière, d’un médecin qui avait déménagé et d’un film dont personne ne retrouvait le titre.
Victor lui fit signe. Une chaise restait libre.
Au bout d’une heure, le voisin partit. Personne ne fut offensé.
Jeanne découvrit qu’une petite victoire pouvait ressembler exactement à un après-midi ordinaire.
9. La proposition qui change de taille
La directrice du transport rappela le lundi. Elle pouvait proposer quatre jours par semaine, mais pas les mardis libres que Jeanne avait demandés. Le planning lui laissait le vendredi après-midi. Il fallait répondre avant jeudi.
Jeanne fit trois colonnes. Elle détesta aussitôt la ressemblance avec son propre travail, puis continua.
Le salaire partiel couvrait ses dépenses si elle réduisait certaines habitudes. Le trajet restait long. Le bureau devrait changer de fonctionnement, et peut-être de nom si le mot bureau entretenait la confusion avec un service officiel. Elle pouvait accepter un travail et garder une place dans le projet. Elle ne pouvait pas conserver l’idée flatteuse d’être indispensable tous les mardis.
Leïla accueillit la nouvelle avec un soulagement si visible que Jeanne se sentit légèrement vexée.
— Je ne voulais pas que vous attendiez que notre boîte rouge paie votre loyer, dit-elle.
Victor demanda si elle abandonnerait le projet.
— Je vais avoir un travail. Ce n’est pas la même chose.
Ils organisèrent une réunion ouverte. Douze personnes vinrent ; quatre proposèrent une participation concrète. Un ancien responsable associatif accepta de les accompagner dans les démarches, à condition qu’on ne lui demande pas de tout prendre en charge. Rémi précisa les heures auxquelles la salle pouvait être utilisée sans perturber son activité.
La solution prit une forme moins spectaculaire que le dossier de Salomé : deux permanences par mois, des rendez-vous limités, des ateliers où chacun pouvait transmettre une compétence définie. Jeanne serait présente certains vendredis. Leïla et Victor assureraient l’accueil à tour de rôle, avec une troisième personne pour éviter qu’une absence annule tout.
Ils gardèrent le nom, en ajoutant juste en dessous initiative de quartier, sur rendez-vous.
Puis Jeanne rappela Salomé. Elle refusa l’installation dans le dépôt. Elle proposa en revanche un soutien matériel sans témoignages imposés ni transfert de coordonnées.
— Cela sort de notre programme, répondit Salomé.
— Je comprends.
Il n’y eut pas de retournement miraculeux. Pas de mécène soudain convaincu par la beauté de leur refus. Salomé leur souhaita bonne chance, et la conversation s’arrêta.
Jeanne accepta le contrat de transport le lendemain matin.
10. Le samedi des choses inachevées
Pour financer les premières dépenses, Tom proposa un grand événement. Jeanne vit immédiatement les tables trop nombreuses, les affiches trop ambitieuses et la promesse de réparer n’importe quoi en une après-midi.
— Petit, dit-elle.
Ils choisirent quatre ateliers : une couture simple, un courriel à préparer, un réglage de vélo élémentaire et une séance pour organiser des photographies. Chaque animateur précisait ce qu’il savait faire et ce qu’il ne prendrait pas en charge. Les appareils dangereux ou les réparations complexes seraient orientés vers des professionnels.
Leïla cousit une nappe avec des chutes de tissus. Elle la termina la veille, puis la décousit en partie parce que les couleurs lui semblaient trop sages. Jeanne ne lui demanda pas si elle allait mieux. Elle lui demanda où poser les ciseaux.
Le samedi, la pluie commença à dix heures. Le café se remplit de parapluies, de vêtements mouillés et de conversations qui se gênaient. Un vélo resta dehors sous l’auvent. Une personne partit parce qu’il fallait attendre. L’imprimante se bloqua. Victor oublia de noter un prénom et dut demander pardon deux fois.
Jeanne sentit revenir son ancien réflexe : accélérer, décider pour les autres, combler tous les trous.
Puis elle aperçut Leïla qui expliquait à une adolescente comment défaire une couture sans déchirer le tissu. Elles avançaient lentement. Personne ne semblait considérer cette lenteur comme une faute.
Jeanne débrancha l’imprimante et écrivit les instructions à la main.
À la fin de l’après-midi, ils avaient gagné moins que prévu. Plusieurs objets restaient inachevés. Mais Tom avait trouvé quelqu’un pour lui apprendre la mise en page, et la dame au manteau avait proposé de tenir le prochain accueil. Un homme qui n’avait rien apporté avait passé une heure à aider les visiteurs à accrocher leurs vêtements.
Leïla compta la caisse avec Rémi. Ils pouvaient payer les fournitures et les premières dépenses communes. Pas davantage.
— C’est petit, dit Victor.
Jeanne regarda la salle qu’ils devaient encore nettoyer.
— Oui.
Cette fois, le mot ne ressemblait pas à une excuse.
11. La chaise vide
Le premier vendredi où Jeanne revint après une semaine complète de travail, sa chaise avait changé de place.
Elle était près de la fenêtre, du côté des personnes accueillies. À l’autre bout de la table, la dame au manteau, qui s’appelait Odette, tenait le carnet de rendez-vous.
— Vous êtes en avance, dit-elle.
Jeanne ouvrit la bouche pour expliquer qu’elle n’avait pas besoin de rendez-vous. Puis elle vit son prénom, noté à seize heures trente, de sa propre écriture. Elle avait demandé de l’aide pour organiser les documents de son nouvel emploi et ceux du projet. Depuis dix jours, les deux piles se mélangeaient chez elle, et elle oubliait de répondre aux messages.
Elle avait oublié qu’elle avait le droit de venir pour cela.
Odette lui demanda ce qu’elle voulait avoir terminé en partant. Jeanne répondit d’abord tout. Odette attendit.
— Savoir ce qui doit être traité cette semaine.
Elles firent deux pochettes et une courte liste. Odette n’était pas ancienne secrétaire, ni spécialiste de l’organisation. Elle avait élevé quatre enfants et géré des travaux dans une maison qui semblait toujours choisir le mauvais moment pour fuir. Elle connaissait bien la différence entre une urgence et une chose qui criait fort.
Jeanne repartit avec moins de feuilles qu’à l’arrivée : celles qui ne servaient plus avaient été triées. Elle laissa une contribution dans la boîte, puis la rouvrit pour retirer un document qu’elle avait failli y glisser avec le billet.
Victor éclata de rire.
— Le bureau fonctionne, conclut-il. Même vous, on peut vous aider.
Dans l’encadrement de la porte, une petite plaque remplaçait l’affiche de travers. Tom l’avait fabriquée, Leïla avait choisi les couleurs, Odette corrigé une faute. Le prénom de Jeanne n’y figurait pas.
Elle passa le doigt sur le bord du bois. Un mois plus tôt, cette absence l’aurait blessée. À présent, elle y reconnaissait la première chose vraiment durable qu’ils avaient construite.
Ce n’était pas une place réservée à elle.
C’était une place qui pouvait rester ouverte lorsqu’elle n’était pas là.
12. Le formulaire suivant
L’hiver arriva sans résoudre tous les problèmes. Le bail de Rémi restait incertain. Deux bénévoles arrêtèrent, l’un par manque de temps, l’autre parce qu’il n’aimait pas autant accueillir qu’il l’avait imaginé. Le bureau suspendit une permanence plutôt que de faire semblant d’avoir assez de monde.
Jeanne se trompa dans son nouveau travail, reçut une remarque justifiée et passa une soirée à la trouver injuste. Leïla refusa une commande trop urgente. Victor oublia l’anniversaire de son ancien collègue et dut téléphoner avec deux jours de retard. Aucun d’eux n’était devenu une version définitive de lui-même.
Mais certaines choses tenaient.
Les dépenses étaient notées. Les coordonnées n’étaient pas laissées sur les tables. Les demandes trop lourdes étaient orientées, sans promettre que le service suivant résoudrait tout. On continuait à apprendre à dire non avant d’être trop fatigué pour dire oui correctement.
Un vendredi, une jeune femme entra avec une boîte de chaussures. Elle avait trouvé l’adresse sur une affiche à la bibliothèque. À l’intérieur de la boîte, des enveloppes jamais envoyées étaient attachées par un élastique.
Jeanne sentit Victor se tourner vers elle. Ils auraient pu y voir un signe, une boucle parfaite, le genre de scène qui permet à un article de se terminer joliment.
La jeune femme posa la boîte.
— Je ne veux pas les envoyer. Je voudrais juste décider lesquelles garder.
Jeanne sourit. Les histoires des autres avaient la bonne habitude de résister aux formes qu’on voulait leur donner.
Elle demanda si la jeune femme souhaitait travailler seule, avec quelqu’un à côté, ou simplement repartir avec une méthode de tri. Celle-ci choisit une table tranquille et la possibilité de poser une question si elle bloquait.
Victor apporta de l’eau. Odette indiqua l’heure de fermeture. Leïla continua sa couture à l’autre bout de la pièce.
Jeanne retourna au petit meuble où ils rangeaient les fournitures. Dans le tiroir du haut, elle retrouva l’ancien formulaire de stationnement de Victor. Elle l’avait conservé avec son accord, parce qu’il lui rappelait leur premier malentendu.
Sous soixante-dix ans, personne disponible, il avait ajouté récemment une ligne : quelques personnes, parfois.
Jeanne remit la feuille à sa place.
Puis elle prit une page blanche. Quelqu’un venait d’arriver, et il n’existait pas encore de case pour ce qu’il voulait commencer.
Fin