1. Trois couverts de trop
La première dispute éclata à propos d’une nappe. Camille voulait la jeter, Julien la plier, Sarah la laisser sur la table. Ils étaient revenus dans la maison de leur mère pour décider du sort de quarante années d’objets. Au bout de vingt minutes, aucun des trois ne pouvait toucher un morceau de tissu sans y voir une trahison.
La nappe était blanche autrefois. Un coin portait une trace de bougie et le centre une tache de vin en forme d’île. Leur mère posait toujours le plat dessus, avec une précision qui avait longtemps fait croire à Camille qu’elle ne la voyait pas.
— On ne va pas garder tout ce qui a une tache, dit-elle.
— On peut aussi attendre un dimanche pour faire le tri, répondit Sarah.
— Ça fait six dimanches.
Julien plia finalement la nappe et la posa sur une chaise. C’était son rôle depuis l’enfance : déplacer un problème juste assez pour qu’on puisse passer à table.
Dans le buffet, derrière les serviettes, ils trouvèrent un cahier à couverture jaune. Camille pensa aux recettes. Sarah reconnut immédiatement l’écriture. Chaque page portait une date, un menu et une liste de prénoms. Certains étaient les leurs. Beaucoup leur étaient inconnus.
« Dimanche 12. Paul : sans noix. Mina : garder une portion. Victor : mettre la chaise près de la fenêtre. »
La dernière page remplie annonçait le dimanche suivant. Quatre prénoms, un gratin, une tarte aux pommes. Leur mère était morte un mardi. Personne n’avait annulé le repas.
2. Ce que coûte une maison vide
Camille avait apporté des étiquettes de trois couleurs. Bleu pour ce qu’on gardait, vert pour ce qu’on donnait, rouge pour ce qui devait partir. Elle n’avait pas expliqué la règle à voix haute. Les rouleaux restaient dans son sac, entre les factures et les clés d’un appartement où elle dormait mal depuis l’enterrement.
Elle ouvrit le tiroir du buffet. Leur mère y conservait autrefois les bougies d’anniversaire. Il y avait encore un cinq, deux zéros et un huit tordu par la chaleur. Camille essaya de se rappeler à quelle fête il appartenait. Soixante-huit ans ? Quatre-vingts ? Leur mère n’avait jamais atteint quatre-vingts ans. Elle remit la bougie sans trouver la réponse.
Julien mesurait la table. Il utilisait le petit mètre jaune de la boîte à couture, celui dont les premiers chiffres avaient disparu. Sarah lui demanda ce qu’il faisait.
— Je regarde si elle entrerait chez moi.
— Tu n’as pas encore trouvé d’appartement.
Il replia le mètre. Depuis sa séparation, il vivait dans une chambre prêtée par un collègue. Il avait dit que c’était provisoire avec une fermeté qui dispensait tout le monde de demander depuis combien de temps.
Camille s’excusa de parler d’argent, puis sortit les dernières factures. Le chauffage, l’assurance, une réparation de toiture reportée deux fois. Ils pouvaient garder la maison un moment. Ils ne pouvaient pas la garder indéfiniment pour éviter une conversation.
— Personne n’a dit indéfiniment, répondit Sarah.
— Personne ne dit combien de temps non plus.
La querelle autour de la nappe était donc revenue, cette fois avec des chiffres. Julien posa le mètre sur le cahier jaune. Il proposa de commencer par appeler les personnes inscrites sur la dernière page. Il avait besoin d’une tâche dont l’achèvement ne les appauvrisse pas.
Sarah trouva un numéro dans la marge. Avant de composer, elle remarqua qu’une phrase était écrite au-dessous de la liste : « Cette fois, ne rien apporter. » Elle la lut à voix haute. Camille supposa que leur mère préparait un repas de fête. Julien demanda pour quelle occasion. Aucun anniversaire ne tombait ce dimanche-là.
Ils cherchèrent une date au calendrier. Sur la case correspondante, leur mère avait dessiné un simple cercle, avec une petite flèche tournée vers la semaine suivante.
3. Les gens du cahier
Sarah appela le premier numéro inscrit dans la marge. Une voix d’homme répondit, méfiante. Lorsqu’elle donna le nom de leur mère, il demanda si elle était sa fille aînée ou « celle qui fait les affiches ». Sarah dit qu’elle faisait effectivement des affiches et sentit ses yeux se remplir.
Paul venait déjeuner deux fois par mois depuis son veuvage. Il apportait du pain et réparait les petites choses qui ne demandaient pas de monter sur une échelle. Mina travaillait à la boulangerie et finissait trop tard pour manger avec tout le monde ; une portion l’attendait. Victor était un étudiant arrivé dans la région en septembre. La quatrième personne, Hélène, habitait deux maisons plus loin.
— Elle invitait les voisins, dit Julien. Ce n’est pas si surprenant.
Mais il continua de tourner les pages.
Le premier repas datait de quatre ans. À cette époque, les trois enfants avaient déjà quitté la région. Ils revenaient pour Noël, quelques anniversaires, parfois un dimanche annoncé la veille. Leur mère répondait toujours qu’elle n’avait rien de prévu. Ils l’avaient crue.
Camille sentit monter une colère dont elle eut honte. Pourquoi leur avoir caché cette vie ? Pourquoi avoir laissé entendre qu’elle attendait leurs visites ? Sarah rappela qu’elle ne l’avait peut-être jamais dit. Ils avaient peut-être seulement entendu l’absence de plainte comme une absence de tout le reste.
Ils décidèrent d’inviter les quatre personnes du dernier menu. Un seul repas, précisèrent-ils, pour comprendre et rendre les objets éventuellement prêtés. Camille se chargea des courses. Julien du gratin. Sarah de la tarte, bien qu’elle n’en eût jamais réussi une qui ne s’effondre pas au démoulage.
4. La liste de courses
Le samedi, Camille et Julien firent les courses ensemble. Ils ne s’étaient pas retrouvés seuls dans un supermarché depuis l’adolescence. Il avançait trop lentement à son goût, comparait les pommes de terre, revenait chercher un produit déjà dans le chariot. Elle prenait les marques que leur mère achetait sans regarder les prix.
Devant les produits laitiers, il posa une bouteille de crème dans le panier. Camille lui rappela que la recette indiquait du lait.
— Elle mettait de la crème quand on venait.
— Tu en es sûr ?
— Je l’ai vue.
Ils restèrent un instant face au rayon, avec deux versions minuscules de la même femme. Camille imagina le nombre d’autres détails qui ne coïncideraient pas. Les appels auxquels l’un avait répondu, les visites dont l’autre ignorait l’existence, les confidences distribuées séparément. Ils n’avaient pas perdu exactement la même mère.
À la caisse, Julien voulut payer. Sa carte fut refusée. Il plaisanta sur la machine et recommença. Camille posa la sienne avant la troisième tentative. Il ne protesta pas, mais son silence dura jusqu’à la voiture.
— C’est juste un décalage de virement, dit-il enfin.
— Tu n’as pas besoin de m’expliquer ici.
— Tu vas m’expliquer comment gérer mon argent après ?
Elle regarda les sacs entre leurs pieds. Depuis six semaines, elle répondait aux difficultés par une organisation. Elle savait que cela pouvait ressembler à une façon de prendre le pouvoir. Elle ignorait comment aider sans dresser une liste.
— Non, dit-elle. Mais j’aimerais que tu me dises si tu as besoin de quelque chose.
Julien fixa le pare-brise. Il lui demanda de ne pas raconter l’incident à Sarah avant le déjeuner. Elle accepta. Puis il ajouta qu’il ne voulait pas devenir « le problème de la famille » maintenant que leur mère n’était plus là.
Camille démarra sans trouver de bonne réponse. Au premier feu rouge, elle lui demanda quelle musique il voulait écouter. Il choisit une chanson qu’elle détestait depuis toujours. Elle la laissa jusqu’au bout.
5. Les places habituelles
Paul arriva à onze heures quarante avec deux pains et une boîte à outils. Il ôta ses chaussures avant qu’on le lui demande. En voyant le placard de l’entrée, il annonça que la charnière avait enfin lâché, puis s’interrompit.
— Pardon. J’oublie une seconde, parfois.
Personne ne sut quoi répondre. Julien lui tendit le tournevis qu’il cherchait.
Hélène entra avec des pommes de son jardin, ridées mais encore bonnes pour une compote. Elle embrassa les trois enfants sans leur demander s’ils tenaient le coup. Victor apporta une bouteille de limonade et une lettre qu’il avait écrite pour leur mère, puis jamais osé lui donner. Mina prévint qu’elle viendrait après son service.
Au moment de s’asseoir, chacun hésita. Camille avait mis sept couverts. La huitième chaise, celle de leur mère, restait contre le mur. Paul regarda la place près de la fenêtre, puis choisit celle qui lui faisait face.
— Victor se met là, dit Hélène. Il révise mieux quand il voit dehors.
— Je ne vais pas réviser aujourd’hui.
— Non, bien sûr.
Le gratin était un peu sec. Personne n’en fit la remarque. Julien expliqua qu’il avait suivi les quantités du cahier, mais que sa mère devait en modifier une partie de mémoire. Paul demanda s’il avait mis du lait chaud. Ce détail déclencha une conversation de dix minutes, et les enfants éprouvèrent un soulagement presque coupable à parler enfin de quelque chose qu’on pouvait corriger.
Puis Victor posa sa lettre près de son assiette. Il avait été accepté dans une formation qu’il n’osait pas tenter avant de rencontrer leur mère. Elle avait relu son dossier, non parce qu’elle connaissait le métier, mais parce qu’elle repérait très vite les phrases où il s’excusait de postuler.
— Elle barrait « malgré mon manque d’expérience ». Partout.
Camille sourit. Elle avait reçu les mêmes corrections dans ses premières lettres de motivation. Elle découvrit qu’un souvenir pouvait appartenir à plusieurs personnes sans perdre sa valeur.
6. Une chaise vide n’est pas une invitation
Entre le fromage et le dessert, Paul demanda si le petit bol ébréché était encore dans le buffet. Sarah se leva pour le chercher. C’était celui des olives, pensa-t-elle, mais Paul le posa près de lui pour y déposer ses noyaux. Leur mère ne mangeait jamais d’olives. Sarah ne se souvenait pas qu’elle en eût jamais acheté.
Les invités possédaient ainsi une connaissance intime de la maison qui passait à côté de la leur. Hélène savait quel tiroir coinçait lorsqu’il pleuvait. Victor alla chercher une rallonge sans demander où elle était rangée. Paul retrouva le torchon propre au deuxième essai, puis s’excusa de donner l’impression de s’installer.
— Vous avez le droit, dit Sarah, avant de savoir si elle le pensait complètement.
Victor sortit la lettre qu’il avait apportée. Elle ne contenait pas seulement un remerciement. Il y expliquait aussi qu’il ne pourrait plus venir chaque dimanche à cause de sa formation. Il craignait qu’elle se sente abandonnée et avait passé une semaine à chercher comment le lui dire.
— Elle l’aurait très bien compris, dit Camille.
Hélène baissa les yeux vers son assiette. Ce mouvement était presque imperceptible. Camille le vit pourtant et demanda si elle avait dit quelque chose de faux.
— Elle aurait compris, répondit Hélène. Et elle aurait été triste. Les deux arrivaient ensemble.
Personne ne commenta. On entendit le four s’arrêter dans la cuisine. Sarah alla chercher la tarte, qui se fendit comme prévu au moment où elle essaya de la soulever. Elle resta quelques secondes devant le plan de travail, une pelle à gâteau dans chaque main, submergée par un chagrin dont la disproportion l’irrita.
Hélène la rejoignit. Elle lui prit une des pelles et la posa.
— On peut manger ce qui ne se tient pas.
Sarah rit en pleurant. La vieille voisine découpa la tarte directement dans le moule. Puis elles revinrent à table avec les morceaux irréguliers. Julien prit le plus abîmé, comme lorsqu’ils étaient petits et qu’il croyait réparer un gâteau en mangeant d’abord la preuve de l’accident.
7. Ce qui ne se raconte pas à table
Après le dessert, Camille sortit dans le jardin. Sarah la suivit avec deux tasses de café. La terre était encore humide. Leur mère avait planté des herbes près de la porte pour ne pas avoir à traverser tout le potager sous la pluie.
— Tu savais ? demanda Camille.
— Non.
— Tu venais plus souvent que moi.
Sarah posa les tasses sur le rebord du muret.
— Oui. Et elle me demandait toujours si j’avais mangé. Je croyais que c’était sa façon de me dire qu’elle était seule. Peut-être que c’était juste une vraie question.
Camille regarda ses mains. Elle organisait tout depuis les funérailles : le notaire, les factures, le rendez-vous de l’agence immobilière. Cette activité lui avait permis de ne pas rester immobile devant ce qu’elle ne pouvait pas réparer. Maintenant, la maison semblait lui résister par une multitude de détails qu’elle n’avait pas connus.
— Je pensais vendre vite, dit-elle. Je n’ai pas envie qu’on me le reproche pendant dix ans.
— Je ne te reproche pas de vouloir vendre. Je te reproche de parler comme si on avait déjà décidé.
À l’intérieur, elles entendirent Julien rire. Un rire bref, véritable, qui les surprit toutes les deux. Sarah ramassa sa tasse.
— On n’est pas obligés de régler toute notre enfance aujourd’hui.
Camille hocha la tête. C’était la première proposition raisonnable qu’elle entendait depuis plusieurs semaines.
8. La première page
Lorsque Camille et Sarah rentrèrent du jardin, Hélène était seule à la table. Les hommes avaient entrepris de réparer la charnière de l’entrée, une opération qui semblait exiger trois personnes et beaucoup d’avis. La voisine avait ouvert le cahier à sa première page. Elle posa la main dessus quand elle vit les sœurs.
— Il y a quelque chose que vous devez comprendre, dit-elle. Votre mère n’aurait pas aimé qu’on fasse d’elle une sainte.
Camille sentit immédiatement son corps se raidir. Depuis l’enterrement, on leur avait raconté tant de qualités qu’elle avait parfois eu envie de parler de ses colères, de sa manière de rappeler une ancienne erreur au milieu d’un compliment, de son refus obstiné de laisser quelqu’un d’autre conduire. Mais la possibilité qu’une inconnue commence ce récit lui parut intolérable.
Hélène tourna simplement le cahier vers elles. La première liste ne contenait qu’un prénom : celui de leur mère. Au-dessous, d’une autre écriture, on avait noté « une soupe, même si elle dit non ».
— C’est moi qui l’ai écrit, dit Hélène.
Quatre ans plus tôt, leur mère avait cessé de cuisiner pour elle-même. Rien de spectaculaire. Des tartines, un yaourt, quelque chose mangé debout devant l’évier. Elle continuait de préparer des repas complets lorsque ses enfants venaient. Le reste du temps, elle disait qu’à son âge on avait moins faim.
Hélène avait compris le jour où elle l’avait trouvée assise devant une casserole vide. Elle était passée lui rendre un plat. Leur mère avait prétendu attendre que l’eau chauffe, alors que le feu n’était pas allumé.
— Je ne vous raconte pas ça pour vous accuser, ajouta-t-elle. Elle aurait détesté cela aussi.
Le premier dimanche, Hélène avait apporté la soupe. Le deuxième, Paul était venu avec du pain parce qu’il n’avait plus personne avec qui le partager. Puis une autre personne s’était ajoutée. Leur mère avait retrouvé le plaisir d’éplucher, d’assaisonner, de demander si l’on reprendrait une portion. Plus tard, elle avait invité Victor et Mina.
— On croyait qu’elle vous aidait, murmura Sarah.
— Elle nous aidait. Nous aussi.
Camille s’assit. Elle comprit enfin ce qui la gênait depuis le début du déjeuner : elle avait installé tout le monde dans une histoire où sa mère donnait et les autres recevaient. Cette histoire lui permettait d’être fière sans avoir à imaginer ce qui avait manqué. Le cahier en racontait une autre, moins parfaite et beaucoup plus vivante.
— Pourquoi elle ne nous l’a jamais dit ?
Hélène regarda la porte, derrière laquelle Julien riait encore avec Paul.
— Peut-être pour la même raison que votre frère dit qu’il a seulement un décalage de virement.
Camille releva la tête. Hélène l’avait entendu parler au téléphone dans le jardin. Elle ne connaissait pas le montant, ne demandait pas d’explication. Elle avait seulement reconnu une phrase utilisée pour tenir les autres à distance de sa honte.
Le silence entre les trois femmes changea de nature. Il n’était plus fait de ce qu’on n’osait pas demander. Il contenait ce qu’on venait enfin de comprendre.
9. Une portion de côté
Mina arriva à quatorze heures trente, fatiguée et couverte d’une légère poussière de farine. Elle refusa de faire réchauffer tout le plat. Julien lui servit la portion qu’il avait gardée, dans une petite assiette creuse. En la voyant, elle resta silencieuse.
— C’était toujours celle-là.
Elle raconta qu’elle avait rencontré leur mère un matin où elle pleurait derrière la boulangerie. Elle venait de recevoir une mauvaise nouvelle de sa famille. Leur mère n’avait pas demandé immédiatement pourquoi. Elle avait proposé de porter les caisses vides, puis l’avait invitée à déjeuner.
— Je pensais qu’elle allait me donner des conseils. Elle m’a demandé de couper des pommes.
Paul approuva de la tête. Lui aussi avait reçu une tâche avant une question. Une étagère à regarder, un pot à ouvrir, un pain à trancher. Chacun pouvait entrer avec quelque chose à faire, plutôt qu’avec le sentiment embarrassant d’être secouru.
Julien alla chercher le cahier jaune. Il le posa au milieu de la table.
— On croyait que c’était un carnet de réservations.
Hélène tourna quelques pages. Elle lut les menus, sourit devant une rature et expliqua que leur mère notait surtout ce qui lui permettait d’accueillir les gens sans leur demander de se répéter. Une allergie. Une heure de travail. Une date d’examen. Le prénom d’une personne dont il ne fallait pas parler trop vite.
Camille trouva sa propre ligne sur une page vieille de deux ans : « Ne pas demander pour son travail dès l’arrivée. La laisser manger. » Elle se souvenait de ce dimanche. Elle avait été licenciée le vendredi et n’avait rien dit à personne. Elle avait cru que sa mère ne s’en était pas aperçue.
Elle referma le cahier avec douceur.
10. Ne rien apporter
Lorsque Mina eut terminé son assiette, Sarah posa la question de la dernière page. Pourquoi leur mère avait-elle écrit « cette fois, ne rien apporter » ? Quel anniversaire avaient-ils oublié ?
Paul consulta Hélène du regard. Victor baissa la tête. Ce fut Mina qui répondit.
— Elle voulait nous inviter pour de vrai, disait-elle. Elle avait économisé pour payer tout le repas.
Les autres dimanches, chacun apportait quelque chose, parfois des ingrédients, parfois seulement du temps. La formule n’avait rien d’un règlement. On ajustait sans compter à voix haute. Leur mère avait toutefois insisté pour organiser un déjeuner dont elle prendrait tout en charge. Elle avait fixé la date plusieurs semaines à l’avance.
— Elle devait annoncer qu’elle voulait vendre, dit Hélène.
Camille resta immobile. Sarah demanda de répéter.
Le jardin devenait trop lourd à entretenir. Les chambres du haut restaient froides. Leur mère avait visité un petit appartement près du marché. Elle ne s’était pas décidée, mais voulait d’abord en parler aux gens du dimanche, pour savoir où ils pourraient se retrouver. Ensuite elle aurait appelé ses enfants.
— Elle disait que vous auriez chacun une raison de lui dire d’attendre, poursuivit Hélène. Et qu’elle aurait du mal à résister à vos raisons parce qu’elle les comprendrait toutes.
Camille pensa aux étiquettes de couleur cachées dans son sac. Elle avait cru être la seule capable de prendre la décision difficile. Sa mère avait commencé à la prendre avant elle. Sarah regardait la table comme si ses dimensions venaient de changer.
— Elle n’avait pas besoin que la maison reste exactement comme ça, dit-elle.
— Non, répondit Paul. Elle avait besoin qu’on continue à venir quelque part.
Julien demanda où se trouvait l’appartement visité. Hélène donna le nom de la rue. Il connaissait l’immeuble. Un deux-pièces y était encore proposé à la location. Il sortit son téléphone, puis le remit dans sa poche. Il ferait la démarche lundi, sans transformer le repas en promesse qu’il aurait peur de tenir.
Ils débarrassèrent ensemble. Personne ne parla de transmission, d’héritage ou de leçon de vie. Il y avait trop d’assiettes pour l’évier, un verre introuvable et un morceau de tarte à emballer pour Victor. Camille demanda à Julien s’il voulait repartir avec elle. Elle pouvait faire un détour par chez lui. Il répondit oui.
Avant de fermer le buffet, Sarah récupéra les bougies. Elle tendit le huit à Paul. Il reconnut immédiatement l’objet.
— Quatre-vingt-huit, dit-il. On n’avait pas trouvé deux huit. Votre mère avait plié un trois pour fabriquer le deuxième.
Camille regarda la bougie déformée. Ce qu’elle avait pris pour un objet abîmé avait été une solution. Elle la glissa dans la poche intérieure du cahier.
11. Le détour
Camille déposa Julien devant l’immeuble de son collègue. Il resta assis quelques secondes après l’arrêt du moteur. Elle coupa la radio et attendit. Elle avait promis de ne pas faire de liste ; il lui fallait maintenant apprendre à ne pas remplir tous les silences.
— J’ai peur de chercher un appartement, dit-il. Tant que je suis ici, c’est provisoire. Si je signe quelque chose, ça veut dire que c’est vraiment fini.
Camille regarda la fenêtre éclairée au deuxième étage. Elle comprit qu’il ne parlait pas seulement de sa séparation. Ils avaient tous gardé une porte entrouverte quelque part, dans l’espoir qu’une décision non prise protège ce qui avait déjà disparu.
Elle lui demanda s’il voulait qu’elle l’accompagne à une visite. Il répondit qu’il préférait appeler seul, mais qu’elle pourrait venir après, pour voir. La différence était minuscule et essentielle. Elle accepta sans proposer de chercher les annonces à sa place.
Sur le chemin du retour, Sarah téléphona. Elle avait retrouvé les étiquettes de couleur tombées du sac de Camille. Au lieu de lui reprocher de les avoir apportées, elle demanda quelle couleur choisir pour les choses dont on ne savait pas encore quoi faire.
— On n’est pas obligés de leur en mettre une aujourd’hui, dit Camille.
Sarah ne répondit pas immédiatement. Puis elle dit qu’elle avait rangé les trois rouleaux dans le buffet, à côté du cahier. Le bleu, le vert, le rouge. Ils n’étaient plus les armes d’une bataille que personne n’avait annoncée. Ils étaient des outils qui pouvaient attendre.
Camille rentra chez elle et sortit une assiette du placard. Elle allait manger debout, comme souvent, lorsqu’elle repensa à la casserole vide. Elle s’assit. Puis elle appela Sarah pour lui demander si elle avait gardé un morceau de tarte. Sa sœur répondit qu’il en restait deux, et qu’elle pouvait encore prendre le train si elle voulait.
12. La table ailleurs
Ils ne promirent pas de conserver la maison. Le crédit, l’entretien et leurs vies dans d’autres villes ne disparaissaient pas parce qu’un dimanche avait été beau. Ils décidèrent seulement de reporter la mise en vente d’un mois et de parler ensemble avant chaque décision importante.
Paul demanda s’il pouvait réparer la chaise bancale d’ici là. Victor proposa de numériser les recettes. Mina souhaita garder une photographie de l’assiette creuse. Julien la lui donna, puis regarda ses sœurs pour vérifier qu’il n’avait pas décidé à leur place. Elles acquiescèrent.
Le mois suivant, ils se retrouvèrent chez Hélène. Sa table était plus petite. Il fallut ajouter une planche et déplacer une plante. Le gratin fut meilleur. La tarte de Sarah se brisa encore, mais elle avait appris à la servir directement dans son moule.
Camille apporta le cahier jaune. Elle avait écrit une nouvelle page sans imiter l’écriture de sa mère. Les prénoms occupaient plus de place que le menu. En bas, elle avait laissé trois lignes vides.
La maison fut vendue au printemps à une famille qui demanda si elle pouvait conserver les herbes du jardin. Camille répondit oui, puis précisa qu’il fallait couvrir le romarin pendant les grands froids. Elle ne sut pas d’où lui venait ce souvenir avant d’entendre la voix de sa mère dans sa propre phrase.
Le dernier objet à partir fut la table. Julien la démonta et l’emporta dans son nouvel appartement. Elle était trop grande pour son séjour. Pendant plusieurs semaines, il dut contourner un angle pour ouvrir la fenêtre.
Quand les autres vinrent, il étendit la nappe blanche. La tache de vin apparut au milieu, petite île familière. Il posa le plat à côté.
— Tu ne la caches plus ? demanda Sarah.
— On sait tous qu’elle est là.
Ils s’assirent. Paul avait apporté du pain. Mina arriverait plus tard. Une portion attendait déjà dans une assiette, et quelqu’un venait de frapper à la porte.
Fin