1. Le café qui ne comptait pas
À six heures vingt, Samira avait déjà dit bonjour quarante-sept fois, indiqué trois services fermés, cherché un fauteuil et expliqué à un homme furieux qu’elle ne pouvait pas faire arriver sa femme plus vite en criant sur le comptoir. À six heures vingt-deux, elle poussa la porte de la boulangerie et demanda quelque chose qu’elle pourrait mâcher sans réfléchir.
— Une brioche ? proposa l’homme derrière la caisse.
— Est-ce qu’elle exige une décision ?
Il considéra les trois variétés, en prit une nature et la glissa dans un sachet.
— Pas celle-là.
Elle aurait dû rentrer dormir. Son bus passait dans neuf minutes, son téléphone annonçait de la pluie et ses pieds avaient cessé de lui appartenir vers quatre heures. L’homme lui montra pourtant les deux tabourets devant la fenêtre. Il restait du café. Elle accepta, avec la résolution précise de ne pas prendre d’autre résolution.
Il s’appelait Anton. Elle le savait par la petite ardoise, pas parce qu’il s’était présenté. Il avait de la farine sur une manche, des cheveux gris aux tempes et une coupure ancienne sur le menton. Il travaillait de nuit, lui aussi, mais sa nuit produisait quelque chose que les gens photographiaient. Celle de Samira, à l’accueil de l’hôpital, devait surtout rester praticable pour ceux qui la traversaient.
Il ne demanda pas si elle avait vu des choses terribles. Cela suffit à le rendre intéressant. Il demanda si le café était trop fort. Elle répondit qu’après certaines nuits, elle aurait pu y ranger une cuillère verticalement. Il rit doucement, comme si les autres habitants de la rue dormaient encore derrière le verre.
Quand elle regarda l’heure, le bus était parti. Elle n’en éprouva pas le regret attendu. Dehors, un livreur tentait de réconcilier un diable et une marche. Anton alla l’aider, revint, puis servit deux clients. Samira observa ses gestes : il ne se pressait pas inutilement, ne parlait pas à travers les gens pour atteindre le suivant. Elle mangea la brioche entière.
Au moment de payer, il hésita sur le café.
— Celui-là ne compte pas.
— J’aime bien savoir ce que je dois.
Il inscrivit le prix sur la caisse sans discuter. Elle fut surprise d’en être heureuse. Il n’avait pas besoin qu’elle accepte sa générosité pour continuer à sourire.
— À une prochaine nuit, dit-il.
Elle répondit qu’elle ne les choisissait pas toutes. Puis elle partit sous la pluie avec son sachet vide, soudain moins pressée d’arriver au moment de la journée où personne ne lui parlerait.
2. Les gens du matin
Elle revint jeudi, puis le lundi suivant. Ses nuits d’accueil variaient selon le planning ; celles d’Anton commençaient presque toujours avant trois heures. Ils se croisaient dans cette mince partie du jour où elle finissait de tenir debout et où il avait déjà terminé une moitié de travail. Au bout de quatre visites, il connaissait son café. Au bout de six, elle savait qu’il détestait le mot tradition quand on s’en servait pour justifier un mauvais pain.
Il avait quarante-cinq ans. Elle en avait quarante-deux. Il ne demanda pas si elle en paraissait moins. Elle lui parla de Nassim, son fils de vingt ans, étudiant dans une autre ville. Lui n’avait pas d’enfant. Il avait une ancienne compagne, Lou, avec qui il avait acheté la boulangerie, et une façon tranquille de prononcer son prénom qui épargnait à Samira l’obligation de prendre parti.
Lou entra un matin pendant leur conversation, posa un sac sur le comptoir et demanda si Anton avait encore oublié de commander des boîtes. Il répondit oui. Elle leva les yeux au ciel et partit chercher le carnet. Samira apprit plus tard qu’ils s’étaient séparés quatre ans auparavant et avaient conservé l’entreprise ensemble. Les responsabilités étaient partagées, les comptes aussi. Cela avait demandé beaucoup plus de travail que la formulation ne le laissait entendre.
Un samedi, Anton demanda à Samira si elle voudrait dîner. Elle répondit oui avant de vérifier son planning, puis se trouva obligée d’expliquer qu’un mardi libre n’était pas nécessairement un mardi où elle pouvait garder les yeux ouverts. Ils sortirent leurs téléphones. Le premier créneau commun ressemblait à une erreur : mercredi, neuf heures du matin.
— On peut dîner à neuf heures, dit-il.
— Vous êtes capable de trouver un restaurant ?
— Non. Mais je sais trouver du pain.
Il apporta un petit repas dans un parc. Elle arriva avec des fraises et une serviette qu’elle avait repassée sans vouloir réfléchir à ce geste. Des enfants se rendaient à l’école derrière leur banc. Anton ouvrit une boîte de fromage, Samira un paquet de biscuits salés. Ils avaient l’air de deux personnes parties trop tôt en excursion.
Il lui demanda depuis combien de temps elle travaillait à l’hôpital. Elle lui demanda pourquoi il n’aimait pas la randonnée. Il expliqua qu’il préférait les loisirs où l’on pouvait s’asseoir avant d’avoir mérité la vue. Elle rit si fort qu’un chien se retourna.
À onze heures, il proposa de la raccompagner. Elle indiqua l’arrêt de son bus.
— Pas plus loin aujourd’hui.
— D’accord.
Elle posa alors sa main sur la sienne. La surprise sur son visage lui plut presque autant que le geste lui avait fait peur.
3. La porte entrebâillée
Leur premier baiser eut lieu devant une laverie fermée, ce qui n’était l’idée romantique d’aucun des deux. Il avait commencé à pleuvoir pendant qu’ils rejoignaient l’arrêt. Anton s’était déplacé pour lui laisser le plus grand morceau d’auvent. Elle avait dit qu’il allait être trempé. Il avait répondu quelque chose d’idiot sur la brioche et l’humidité, puis s’était arrêté au milieu de sa propre phrase.
— Je peux ? demanda-t-il.
Elle n’avait plus ri. Elle avait seulement fait le petit pas qui manquait. Quand le bus arriva, ils le regardèrent repartir. Samira réalisa qu’elle perdait désormais des bus par choix et que cette évolution devait figurer quelque part dans un dossier sur le vieillissement.
Pendant un mois, ils trouvèrent des heures. Un cinéma à quatorze heures, où il s’endormit avant le générique ; un dîner chez elle, où elle confondit le sucre et le sel en préparant une vinaigrette ; une promenade au bord du canal, assez courte pour satisfaire sa conception de l’effort. Ils apprenaient à rire de leur fatigue sans la prendre pour du désintérêt.
Elle parla d’Anton à Nassim. Son fils réclama une recette de biscuits qu’elle lui avait décrits avec enthousiasme. Avec son accord, elle transmit son numéro au boulanger, qui envoya les indications accompagnées d’un avertissement très sérieux sur la quantité de sel. Leurs deux vies s’étaient ainsi croisées une première fois par un message presque insignifiant.
Anton vint dormir chez elle un jeudi. Le lendemain, ils se réveillèrent à des heures différentes et se retrouvèrent autour d’une omelette trop cuite. Il resta une chaussette sous une chaise. Samira la découvrit plus tard, la prit dans sa main et sourit avant de se fâcher contre elle-même. Elle ne voulait pas que chaque objet oublié ressemble à une annonce.
Son mariage avec le père de Nassim s’était terminé sept ans auparavant. Ils avaient fini par se parler presque exclusivement en horaires, en paiements et en trajets. Aucun scandale n’avait permis de raconter la séparation facilement. Un jour, elle avait compris qu’elle préparait ses phrases pour éviter le silence, pas pour rejoindre quelqu’un. Depuis, elle tenait à sa tranquillité avec une ferveur qu’elle faisait parfois passer pour de l’indépendance.
Anton ne lui demanda pas une clef. Il laissait toujours son sac près de la porte et regardait l’heure avant de prolonger un déjeuner. Cette délicatesse la rassurait, puis commença à la troubler. Elle se surprit à souhaiter qu’il oublie le départ qu’elle avait elle-même soigneusement rendu possible.
Un dimanche, il l’invita à manger avec Lou et quelques amis de la boulangerie. Samira déclina : elle avait travaillé la veille. C’était vrai. Ce n’était pas toute la vérité. Les aimerait-elle ? Faudrait-il choisir une place à table ? Les autres verraient-ils quelque chose qu’elle n’était pas encore prête à nommer ?
Anton répondit qu’ils trouveraient une autre occasion. Elle sentit son soulagement, puis aperçut, juste derrière, une déception qu’elle choisit de ne pas examiner.
4. Le fils revenu plus tôt
Nassim rentra un mardi avec deux sacs et une plante mourante. Il avait annoncé quelques jours de visite. Au bout d’une semaine, il n’avait pas racheté de billet. Samira reconnut les manières de son fils adolescent : la vaisselle faite avant une demande, les réponses trop rapides, les promenades qui ne conduisaient nulle part. Elle attendit le vendredi pour lui demander ce qui se passait réellement.
Il avait interrompu sa première année après plusieurs mois où il n’était presque plus allé en cours. Il l’avait caché parce qu’elle était fière quand elle disait le nom de son école. Les frais engagés, le logement, les billets de train lui semblaient désormais une pile de preuves contre lui. Il avait préféré retarder la conversation jusqu’à n’avoir plus d’endroit où la ranger.
Samira resta silencieuse longtemps. Elle pensait aux appels pendant lesquels elle lui avait demandé s’il mangeait correctement et jamais s’il souhaitait encore être là-bas. Puis la colère arriva, non contre l’arrêt des études, mais contre les mois de mensonge. Elle la laissa exister sans lui donner toutes les clés de la pièce.
— Tu peux rester, dit-elle. On parlera de la suite. Mais je ne veux pas avoir à enquêter pour savoir avec qui je vis.
Elle prévint Anton qu’ils ne pourraient pas dîner chez elle le lendemain. Il proposa autre chose. Elle répondit plus tard, puis oublia. À quatre heures du matin, pendant une pause, elle lui écrivit enfin quelques lignes. Son fils avait besoin de temps. Elle aussi. Anton répondit qu’il comprenait.
Le lundi, elle s’arrêta à la boulangerie et lui raconta davantage. Elle était épuisée, honteuse d’être aussi inquiète d’un problème qui n’était pas une catastrophe. Anton l’écouta. Il lui dit qu’il connaissait un responsable dans une petite entreprise de distribution qui cherchait parfois du personnel. Samira hocha la tête sans vraiment retenir la proposition.
Deux jours plus tard, Nassim reçut un appel. L’homme lui expliqua qu’Anton avait parlé de sa situation et transmis son numéro. Ce numéro avait pourtant été donné quelques semaines auparavant pour une recette de biscuits, rien d’autre. Nassim raccrocha poliment, puis posa son téléphone sur la table.
— Tu m’as envoyé quelqu’un pour me réparer ?
Samira sentit la fatigue quitter son visage. Elle n’avait autorisé ni cet appel ni cette explication. Pour la première fois depuis le café du premier matin, elle n’eut aucune envie d’aller à la boulangerie.
5. Une place obtenue trop vite
Anton comprit qu’il avait commis une erreur avant que Samira eût terminé sa première phrase. Il tenta pourtant d’expliquer que l’emploi aurait pu convenir, qu’il n’avait pas donné de détails, qu’il voulait seulement aider. Chaque précision ajoutait une marche à l’escalier qu’elle essayait de descendre.
— Ce n’est pas une question de qualité de l’offre, dit-elle. Tu as parlé de mon fils à un homme qu’il ne connaît pas. Tu as utilisé son numéro pour autre chose.
— Je pensais t’enlever un souci.
— Tu as décidé ce qu’était mon souci.
Ils étaient dans l’arrière-boutique. La porte battante laissait passer les voix des clients et une odeur de croûte chaude. Samira aurait préféré un lieu où personne ne demandait un pain complet au milieu d’une phrase difficile. Anton s’essuya les mains sur son tablier, geste inutile : elles étaient propres depuis plusieurs minutes.
Il accepta de rappeler son contact pour préciser qu’il avait pris une initiative non demandée. Il écrirait aussi à Nassim pour reconnaître l’erreur, sans lui réclamer de réponse. Samira dit que c’était nécessaire. Elle n’ajouta pas que cela suffirait.
— Tu sais, reprit Anton, je n’ai pas l’impression d’avoir une place dans ta vie. Seulement dans tes pauses.
La phrase la piqua d’autant plus qu’elle n’était pas entièrement fausse. Elle y entendit pourtant d’abord une facture présentée au mauvais moment.
— Et tu pensais la gagner en trouvant un emploi à mon fils ?
Il ouvrit la bouche, puis la referma. Lou passa dans la pièce, comprit immédiatement et repartit sans prendre le rouleau de papier qu’elle venait chercher. Ce simple témoin rendit Anton plus pâle.
— Peut-être, dit-il enfin. Pas consciemment. Mais peut-être.
Samira avait imaginé qu’il nierait. Son honnêteté lui enleva la suite de sa colère préparée, sans effacer ce qui l’avait provoquée. Elle lui dit qu’elle avait besoin de quelques jours. Il demanda s’il devait l’appeler. Elle répondit non, pour le moment. Puis elle sortit par l’entrée des clients et acheta mécaniquement une baguette avant de se rendre compte de l’absurdité de ce geste.
À la maison, Nassim l’attendait. Elle lui expliqua ce qui s’était passé, reconnut sa propre absence de clarté avec Anton et s’excusa d’avoir parlé de sa situation sans vérifier ce qu’il acceptait de partager. Son fils écouta sans triompher.
— Je ne veux pas qu’il disparaisse parce que je suis revenu, dit-il.
— Ce n’est pas toi qui décides de ça.
— Justement. Je voudrais que ce ne soit pas moi.
Elle posa la baguette sur la table. Elle ne savait toujours pas pour qui elle l’avait achetée.
6. Les trois choses qu’on ne rend pas
Durant dix jours, Samira passa devant la boulangerie sans entrer. Elle achetait son pain ailleurs, moins bon, ce qu’elle trouva injuste. Elle avait voulu du temps pour réfléchir et recevait surtout du temps pour imaginer Anton en train de réfléchir à elle. Ce n’était pas la même activité, et la seconde l’épuisait davantage.
Il tint sa parole. Un seul message lui confirma qu’il avait appelé son contact et écrit à Nassim. Aucune phrase supplémentaire ne demandait une récompense. Son fils lui montra la réponse qu’il avait envoyée : merci d’avoir compris, je chercherai moi-même. Samira lui demanda ce qu’il envisageait. Il proposa un rendez-vous avec un service d’orientation et des candidatures pour travailler en attendant. Ils fixèrent une contribution à la maison adaptée à ce qu’il gagnerait, et un point dans un mois. Ni procès permanent ni vacances indéfinies.
Un après-midi, elle retrouva la chaussette d’Anton dans le linge propre. Il avait aussi laissé un livre de recettes et une cuillère qu’il préférait pour le café. Trois objets, aucune raison de faire une cérémonie de restitution. Elle les posa dans un tiroir puis le rouvrit. Elle commençait à se méfier de sa façon de transformer la prudence en meubles fermés.
Sa collègue Pauline l’écouta pendant une pause, sans interrompre son sandwich. Quand Samira eut fini de détailler les torts d’Anton, elle demanda :
— Tu veux le revoir ?
— Ce n’est pas si simple.
— Je n’ai pas demandé si c’était simple.
Samira regarda le couloir. Elle y avait appris à distinguer l’attente de l’abandon chez des inconnus. Elle trouvait cela plus difficile chez elle. Oui, elle voulait le revoir. Elle voulait aussi qu’il ne cherche pas à devenir indispensable avant de se sentir aimé. Et elle voulait cesser de lui demander d’être patient dans une salle où elle ne lui ouvrait aucune porte.
Elle lui écrivit le lendemain pour proposer une promenade samedi. Il répondit qu’il terminait plus tard à cause d’une commande, mais serait libre à seize heures. La précision la soulagea. Il ne jetait pas tout ce qu’il faisait pour prouver quelque chose.
Avant de partir, elle mit dans son sac le livre de recettes, puis le retira. Elle ne souhaitait ni rompre en rendant des objets ni lui annoncer qu’il pouvait désormais installer sa vie dans son tiroir. Elle prit seulement ses clés.
Dehors, le jour était immense. Elle réalisa qu’elle connaissait surtout Anton sous des lampes : celle du four, celle de sa cuisine, celle d’un arrêt de bus. Elle allait voir ce que leurs visages faisaient sans l’aide de la nuit.
7. Un homme en plein jour
Anton l’attendait près du canal, avec un pull vert qu’elle ne lui connaissait pas. Il avait l’air moins assuré sans tablier et légèrement plus jeune. Samira eut une pensée si tendre qu’elle en fut presque irritée. Elle aurait aimé commencer par un argument solide. Elle commença par lui dire que cette couleur lui allait bien.
Ils marchèrent sans se toucher. Il reprit ses excuses, brièvement, puis lui parla de ce qu’il avait compris. Avec Lou, il avait souvent tenté de résoudre des problèmes avant d’écouter s’il fallait les résoudre. Cela pouvait être utile dans un fournil. Dans leur couple, cela avait progressivement donné à Lou le sentiment d’être un chantier toujours ouvert. Leur séparation avait eu d’autres causes ; il n’en dressa pas la liste pour répartir les torts.
— Je ne veux pas te raconter que j’ai compris une chose et que je ne la referai jamais, dit-il. Je peux apprendre à demander. Tu peux me dire non. Et je dois supporter ce non sans faire la tête.
— Ça paraît fatigant.
— Moins que de gérer la vie de tout le monde. Je commence à manquer de personnel.
Elle rit malgré elle. Puis elle parla à son tour. Elle n’avait pas honte de lui. Elle craignait la manière dont une relation occupe progressivement tous les espaces disponibles, surtout quand une femme est déjà l’endroit où les autres viennent déposer leur journée. Après son divorce, elle avait appris à ne répondre à personne en rentrant. Elle tenait à ce silence. Mais elle avait utilisé cette conquête pour justifier beaucoup d’esquives.
Anton lui demanda ce qu’elle souhaitait maintenant. Elle formula les choses lentement : continuer à le voir ; l’inviter avec ses amis ; lui présenter Nassim autrement qu’au détour d’un plan pour son avenir ; garder son logement et ne pas se distribuer de clés pour prouver leur attachement.
— Je ne demandais pas à déménager, dit-il.
— Je répondais à une question que tu n’avais pas posée. On a peut-être tous les deux un problème de rapidité.
Ils s’assirent sur un banc. Elle lui demanda ce qu’il désirait, lui, au-delà du droit d’attendre. Il souhaitait des moments qui ne soient pas toujours les restes d’autre chose. Parfois une journée prévue à l’avance. Savoir qu’il pouvait proposer sans avoir l’impression de déranger une organisation plus importante que lui.
— Je peux essayer, répondit-elle.
— Moi aussi.
Leur baiser fut moins étonné que le premier et plus attentif. Ensuite ils restèrent à regarder un canard s’obstiner contre le courant, jusqu’à ce qu’Anton remarque qu’il pouvait parfaitement passer de l’autre côté du petit obstacle. Samira lui prit la main.
— Ne va pas l’aider.
8. Le dîner où personne n’était à sauver
Le premier dîner à trois eut lieu chez Samira deux semaines plus tard. Nassim prépara les légumes. Anton apporta un dessert, après avoir demandé si cela convenait. Samira aurait trouvé la question excessive autrefois ; elle y vit cette fois un effort un peu raide, mais réel, pour remplacer les suppositions par des mots.
Les premières minutes furent pénibles. Nassim parlait au dessert, Anton aux verres, Samira à tout ce qui pouvait empêcher le silence de s’installer. Puis son fils demanda à Anton s’il avait vraiment commencé à travailler à seize ans. Anton répondit oui. Samira redouta un discours sur le courage de la jeunesse et la valeur d’un réveil. Il raconta au contraire sa première semaine, où il avait rangé trois commandes sous les mauvais noms et fui dans la réserve pour pleurer de colère.
— Et après ? demanda Nassim.
— Après, j’ai remis les commandes dans le bon ordre. C’était moins intéressant, mais plus utile.
Ils rirent. Nassim expliqua qu’il avait trouvé un emploi temporaire dans un dépôt de livres. Il commencerait lundi. Il envisageait une autre formation à l’automne, sans en être certain. Anton lui demanda s’il voulait en parler ou manger d’abord. Le jeune homme choisit de manger. La conversation passa au football, domaine dans lequel aucun des trois n’avait assez de compétence pour imposer le silence aux autres.
Après le dîner, Nassim sortit rejoindre des amis. Il ne quitta pas la maison avec un sourire de fils autorisant sa mère à aimer. Il chercha son chargeur pendant dix minutes et demanda qui avait fini le jus d’orange. Cette absence de solennité fit un bien immense à Samira.
Anton l’aida à débarrasser. Il resta debout devant le tiroir à couverts jusqu’à ce qu’elle le lui indique. Elle ouvrit aussi l’autre tiroir, celui du livre et de la chaussette. Il regarda les trois objets, puis elle.
— Je me demandais où était cette cuillère.
— C’est vraiment ce qui te manquait ?
— Non. Mais je peux commencer par quelque chose de facile.
Elle posa son front contre son épaule. Ils restèrent ainsi assez longtemps pour que l’eau refroidisse dans l’évier. Plus tard, elle lui dit qu’elle voulait qu’il reste. Il avait préparé sa nuit de travail suivante et pouvait dormir jusqu’au matin. Ils éteignirent les lumières sans négocier ce que cela signifiait pour le mois d’après.
Au réveil, Samira trouva son côté du lit vide. Pendant une seconde, l’ancienne inquiétude revint. Puis elle entendit Anton dans la cuisine, en train de demander à Nassim où étaient les bols. Son fils répondit : je ne sais jamais non plus. Elle éclata de rire avant de sortir de la chambre.
9. Le samedi qu’ils avaient choisi
Ils réservèrent un samedi entier six semaines à l’avance. Anton échangea une journée de travail avec Lou ; Samira vérifia son planning et refusa une proposition supplémentaire sur ce créneau. Elle aurait volontiers accepté autrefois, pour l’argent ou par habitude d’être disponible. Cette fois, elle avait un projet qui ne comportait aucune obligation, ce qui lui donnait une importance nouvelle.
Ils devaient prendre un train jusqu’à une petite ville voisine, déjeuner et rentrer le soir. Pas de sommet à gravir, avait précisé Anton. Aucun musée qui exigerait trois heures debout, avait ajouté Samira. Leur première excursion ressemblait à un traité de paix entre deux paires de jambes.
La veille, Nassim annonça qu’il avait reçu une réponse négative pour la formation qui l’intéressait le plus. Samira sentit immédiatement le mouvement qui la poussait à tout annuler. Il était assis sur son lit, contrarié, pas détruit. Il lui montra le message, expliqua les autres candidatures et demanda si elle pouvait lire avec lui une nouvelle lettre dimanche.
— Tu ne veux pas qu’on le fasse demain ?
— Tu n’es pas censée partir ?
Elle dit oui. Il la regarda avec une patience comique.
— Alors pars. Je peux rater un truc sans que tout le monde reste à la maison.
Le matin, Anton l’attendait à la gare. Il avait un sac minuscule et l’air ravi d’être mal préparé pour quelque chose. Elle lui raconta la réponse reçue par Nassim. Il demanda comment son fils l’avait prise, puis s’arrêta avant la phrase suivante. Elle l’observa.
— Tu allais proposer quelqu’un à appeler ?
— J’allais demander si tu voulais chercher une autre école dans le train. Mais je peux aussi regarder par la fenêtre.
— Regarde par la fenêtre.
Il le fit. Elle s’appuya contre lui, puis regarda dehors à son tour.
Dans la petite ville, ils se perdirent avant même d’avoir choisi un restaurant. Anton prétendit reconnaître une place qu’il n’avait jamais vue. Samira le laissa parler jusqu’à ce qu’ils repassent devant la même pharmacie. Ils déjeunèrent tard, marchèrent peu, achetèrent des biscuits qu’Anton critiqua avant d’en manger quatre. Rien ne survint qui mérite un récit extraordinaire.
Au retour, elle s’endormit sur son épaule. Il resta immobile, non parce qu’elle était fragile, mais parce qu’il aimait son poids contre lui. À l’approche de leur gare, il la réveilla doucement. Elle ouvrit les yeux et dit, encore à moitié endormie :
— La prochaine fois, on pourrait rester une nuit.
Il ne répondit pas tout de suite. Puis il sourit comme le premier matin, devant une demande enfin simple.
10. Deux places, même à midi
À l’automne, ils vivaient toujours chacun chez soi. Leur entourage trouvait cela pratique ou inquiétant selon ses propres habitudes. Samira avait cessé de présenter leur choix comme une situation provisoire destinée à rassurer les autres. Anton avait une clé pour les moments où elle lui demandait de passer en son absence ; cela était arrivé après une discussion banale sur une livraison. Aucun des deux ne l’avait appelée une étape.
Nassim travaillait encore, préparait un autre dossier et versait sa contribution régulièrement. Il avait repris contact avec quelques amis de son ancienne école, cessant de les éviter comme des témoins à charge. Sa vie n’était pas réglée. Elle avait recommencé à lui appartenir suffisamment pour que Samira puisse sortir sans emporter toutes ses questions.
Elle rencontra enfin les amis d’Anton un dimanche. Lou lui parla des boîtes qu’il oubliait toujours de commander. Samira raconta la cuillère. Il protesta qu’on organisait contre lui une réunion sans ordre du jour. Elle découvrit qu’elle pouvait aimer les personnes qui l’avaient connu avant elle sans se sentir arrivée trop tard.
Ils se disputaient parfois. Anton proposait trop vite des solutions ; Samira disait parfois qu’elle était fatiguée quand elle voulait surtout éviter une conversation. La différence n’était pas devenue miraculeuse. Elle tenait dans leur capacité nouvelle à revenir sur la phrase, à demander ce qu’elle cachait, puis à supporter la réponse sans chercher immédiatement une sortie.
Un matin de novembre, Samira termina plus tard. Elle prévint Anton qu’elle n’arriverait pas pour le café. Il répondit qu’il serait encore là à midi, après son service, s’il lui restait de l’énergie. Elle rentra dormir trois heures et revint avec les cheveux encore humides, son manteau mal fermé et une faim considérable.
La boulangerie était pleine de lumière. Elle entendait des conversations qu’elle ne connaissait pas, celles des pauses déjeuner, des courses tranquilles et des journées qui ne commençaient pas dans l’obscurité. Les deux tabourets devant la fenêtre étaient occupés par un sac et un livre. Anton les retira quand elle entra.
— J’ai gardé deux places.
— À midi ? C’est audacieux.
Il lui demanda ce qu’elle voulait manger. Elle considéra les possibilités avec une lenteur volontaire. Pour une fois, personne ne lui demandait de répondre vite. Elle choisit quelque chose de salé, prit sa main pendant qu’il passait derrière elle, puis la lâcha pour le laisser travailler.
Dehors, un bus s’arrêta. Samira le regarda repartir sans vérifier son numéro. Elle n’avait rien manqué. Elle était arrivée.
Fin