1. Un carré de soleil
La première chose que Diane remarqua fut le silence des oiseaux. Au-dessus du verger, des étourneaux changeaient de direction par petites secousses. Aucun ne se posait dans la grande haie. Pourtant, ses baies rouges auraient dû les attirer. Elle suivait le mur de clôture sur une quarantaine de mètres, épaisse comme une maison, noire sous les feuilles extérieures.
— On dirait qu’on lui a donné des épaules, dit Sacha.
Il avait dix-neuf ans et rangeait les outils par taille. Diane aimait cette manie. Elle permettait de vérifier un coffre d’un seul regard. Ruben, qui travaillait avec elle depuis six ans, préférait tout jeter dans la benne et soutenir ensuite qu’il savait exactement où chercher.
Ce lundi d’octobre, ils devaient dégager l’allée du vieux verger. Aïcha, la propriétaire, voulait y installer les premières rangées de sa pépinière au printemps. Elle leur avait demandé une taille franche, en conservant la haie si son état le permettait. Ils examineraient les branches avant de choisir jusqu’où couper.
— Le terrain a été abandonné longtemps ? demanda Diane.
— Une dizaine d’années. J’ai acheté en février. Chaque fois que je viens, je trouve quelque chose sous les orties. Une poussette, un évier, trois portes sans maison.
Aïcha leur montra l’accès pour les secours, le point d’eau et les câbles enterrés signalés sur son plan. Elle avait travaillé dans une jardinerie. Ses questions étaient précises ; son café, très mauvais. Ruben le but sans commentaire, ce qui inquiéta Diane davantage que les oiseaux.
La camionnette et sa benne étaient garées près du portail, sur une aire assez large pour tourner. Leurs roues restaient au soleil dès que le ciel se dégageait. Pour rejoindre l’appentis, on pouvait traverser la prairie en passant entre deux pommiers. Aïcha empruntait toujours ce chemin : jusqu’à leur arrivée, les branches basses rendaient l’allée presque impraticable. Diane demanda à Sacha de garder libre cette sortie latérale. Il déplaça un tas de tuteurs, vérifia qu’aucune ficelle ne traînait dans l’herbe, puis revint chercher sa brouette.
Le ciel restait couvert. Une bande de terre sèche longeait la haie, puis venait l’allée en gravier. De l’autre côté, les pommiers penchaient vers une prairie. Un ancien appentis se trouvait à cinquante mètres, avec des rouleaux de bâche et du matériel livré la semaine précédente.
Diane posa sa gourde sur le muret bas qui séparait l’allée de l’herbe. À son pied reposait une balle de tennis presque coupée en deux. La déchirure décrivait une série de petits triangles réguliers.
Elle la ramassa avec ses gants.
— Un chien a travaillé avant nous.
Sacha chercha instinctivement l’animal du regard. Aïcha répondit qu’elle n’en avait jamais vu dans le verger.
Entre deux nuages, un carré de soleil passa sur le gravier. Sous la haie, quelque chose remua avec un bruit de toile qu’on déchire lentement.
2. Le gant
Ils commencèrent par les branches mortes du côté des pommiers. Diane voulait ouvrir quelques fenêtres dans la végétation pour voir les grosses fourches et les fils anciens. Ruben maniait le coupe-branches ; Sacha transportait les déchets jusqu’à la benne, sans les traîner près des roues.
Ils s’étaient arrêtés pour manger près du portail. En début d’après-midi, le ciel se fendit. Le soleil, assez bas, dessina sur l’allée une dentelle de feuilles pointues. Diane se détourna pour parler à Aïcha. Derrière elle, le sécateur qu’elle venait de poser claqua contre une pierre.
— Tu l’as lancé ? demanda-t-elle à Ruben.
Il se trouvait à plusieurs mètres.
Le sécateur avait glissé sous une branche basse. Diane se pencha, puis s’arrêta. La poignée rouge était engagée dans une fente du sol qui n’existait pas quelques secondes auparavant. Le gravier se soulevait sur les bords comme une peau hérissée. Elle aperçut deux petites pointes blanches.
Elle recula si brusquement qu’Aïcha tendit le bras pour la retenir.
La fente disparut.
Ruben s’accroupit à distance. Une partie du caoutchouc manquait à la poignée. Il regarda les racines, les cailloux, le fil métallique pris dans les branches. Il ne plaisantait plus.
— On arrête les machines, dit Diane.
Personne n’en utilisait encore. Elle avait parlé par réflexe. Le bruit du coupe-branches posé dans l’herbe lui parut énorme.
Un souffle fit danser les feuilles. La ligne sombre qu’elles projetaient avançait et reculait sur le gravier. Diane crut d’abord qu’un insecte suivait son bord. Puis elle vit une pointe blanche sortir de la terre, se coucher, disparaître. Une seconde apparut plus loin.
Elle retira son gant droit et le lança au-delà du sécateur. Il tomba dans la partie ensoleillée. Rien ne se produisit. Le vent souleva une branche. Son ombre passa sur le gant.
Les doigts de cuir se plièrent tous ensemble.
Un craquement sec traversa l’allée. Le gant s’enfonça de quelques centimètres, comme aspiré entre deux rangées de cailloux. Ruben prononça un mot qu’elle ne lui avait jamais entendu dire devant un apprenti.
Le soleil se cacha. Le sol redevint plat. Le gant ressortit, percé, couvert d’une humidité claire qui filait entre ses coutures.
Diane entendait son propre sang dans ses oreilles.
— Tout le monde recule dans la prairie. Maintenant.
3. Le mauvais côté
Sacha était près de la benne, de l’autre côté de la partie sombre. Pour rejoindre Diane, il devait contourner le bout de la haie par l’accès du portail. Elle lui indiqua ce trajet du bras.
Il fit deux pas, puis regarda le sol devant lui. Le nuage se déchirait déjà. Une langue d’ombre, issue d’une branche plus haute, coupait le passage qu’il avait cru dégagé.
— Reste où tu es !
Sa chaussure gauche était dessus.
Il leva le pied. La chaussure resta. La semelle s’allongea sous la traction, puis le cuir du dessus se creusa autour de sa cheville. Sacha ouvrit la bouche sans produire de son. Son genou plia.
Ruben saisit la longue perche qui servait à déplacer les branches. Il la tendit depuis l’herbe.
— Attrape le manche. Les deux mains.
Diane courut à son côté. Ensemble, ils tirèrent. Sacha se coucha en arrière. Sa chaussure poussa un gémissement humide ; quelque chose céda près du talon. Il hurla enfin.
Ils l’arrachèrent au sol. Il atterrit sur le dos, un pied nu dont la chaussette se remplissait de sang. Ruben, déséquilibré par la libération brutale, bascula sur un genou au bord du gravier.
Diane vit une mince ombre se poser sur sa manche.
Il n’eut pas le temps de redresser le bras.
La terre s’ouvrit sous son coude. Cette fois, elle distingua les dents : elles sortaient dans des directions différentes, longues comme des ongles, plantées dans une chair pâle qui n’avait aucune place à cet endroit. Certaines étaient presque transparentes. Elles se rabattirent sur la manche grise.
Ruben voulut arracher son bras. Le cri qu’il poussa arrêta Diane. Elle avait posé les mains sur ses épaules pour tirer. Elle les retira, terrorisée par ce qu’elle risquait de déchirer.
— Ne bouge plus, dit-elle. Je suis là.
Elle ignorait si ces mots pouvaient encore vouloir dire quelque chose.
Aïcha avait son téléphone contre l’oreille. Elle donnait l’adresse, décrivait deux blessés, une personne coincée au sol. Elle demanda qu’on arrive par la prairie, répéta le numéro du portail et refusa de quitter son interlocuteur.
Sacha se traîna jusqu’au muret. Aïcha prit la trousse de secours dans la benne et s’occupa de lui en suivant les indications reçues.
Ruben était étendu sur le flanc. Son avant-bras disparaissait sous une couronne de gravier blanc.
Tout autour, les feuilles bruissaient doucement.
4. Quand le soleil s’effaça
Diane ne pouvait pas atteindre Ruben sans franchir l’ombre. Elle s’agenouilla dans l’herbe, assez près pour qu’il voie son visage. Il regardait son bras avec une expression attentive et déplacée, comme s’il essayait de comprendre pourquoi une fermeture éclair résistait.
— Ça serre quand je tire, souffla-t-il.
— Alors ne tire pas.
— Je sais. Je te le dis pour que tu ne tires pas non plus.
Elle hocha la tête. Sa main droite, sans gant, tremblait trop pour qu’elle puisse l’appuyer à plat sur sa cuisse.
Aïcha annonça que les secours arrivaient. Elle avait expliqué qu’un danger inconnu occupait l’allée. L’interlocuteur lui avait demandé de maintenir les autres personnes à distance. Elle avait répété ces mots à haute voix, pour tous.
Le vent fraîchit. Diane sentit la température changer sur sa nuque. Une masse grise avançait devant le soleil.
— Ma fermeture, dit Ruben. Tu pourrais la défaire ?
Il pensait sortir de sa veste. Diane regarda le col et la manche tendue, dont le tissu semblait entrer jusque sous sa peau. Pour atteindre la fermeture, elle devrait avancer sur le gravier. Elle chercha une manière de passer par-dessus, trouva seulement la perche, trop large pour ce geste. Ruben suivit son regard et renonça avant qu’elle le dise. Il tourna la tête vers la prairie, où deux pommes se touchaient dans l’herbe. Diane les écarta du pied. Elle avait besoin d’accomplir au moins un geste facile.
La rangée de dents s’amollit.
— Ruben.
Il avait vu lui aussi. La terre se refermait en rejetant son bras. Un liquide clair s’écoulait entre les pierres. Diane attrapa le dos de sa veste et le tira vers elle. Il poussa avec ses jambes, sans utiliser le bras blessé.
Ils gagnèrent presque un mètre.
Puis le soleil revint.
Une nouvelle ouverture se forma sous sa botte droite. Ruben s’immobilisa avec un râle. Diane tira encore sur la veste ; il lui attrapa le poignet de sa main libre.
— Stop.
Le bord de l’ombre avait avancé depuis sa chute. Elle touchait désormais une partie de l’herbe qu’ils avaient crue sûre. Diane recula aussitôt. Son genou conserva une sensation de froid, et deux trous minuscules apparurent dans le tissu de son pantalon.
Elle se mit à vomir sans pouvoir empêcher son corps de le faire. Ensuite, elle essuya sa bouche avec sa manche et regarda le ciel.
Des nuages minces s’effilaient au-dessus des pommiers. Le gros paquet gris partait vers la vallée.
— C’est la lumière, dit-elle.
Aïcha leva les yeux vers le soleil, puis vers la haie.
— Quoi, la lumière ?
— Quand les feuilles font leur ombre. Tu l’as vu. Pendant le nuage, son bras est sorti.
Ruben ferma les paupières. Son visage avait pris une couleur qu’elle ne voulait pas nommer.
— Trouvez-moi un gros nuage, alors.
5. Le parasol jaune
Sous l’appentis, Aïcha avait entreposé deux parasols destinés à ses futures tables de rempotage. Elle alla les chercher en courant dans la prairie. Diane resta près de Ruben et lui parla des choses qui existaient encore : le portail était ouvert, Sacha répondait, une ambulance était envoyée, elle ne partirait pas.
— Tu me dois toujours vingt euros, dit Ruben.
— Trente.
— Je voulais te faire une réduction.
Sa tentative de sourire se brisa quand le vent déplaça la branche au-dessus de sa botte. Il serra les dents. Diane vit qu’il avait laissé des marques rouges dans sa propre paume.
Aïcha revint avec un parasol jaune et un autre, vert pâle. Ils étaient légers, assez petits. Elle voulut immédiatement tendre le jaune au-dessus de Ruben.
— D’abord le gant, dit Diane.
Le gant gisait toujours sur l’allée. Elle le poussa à l’aide de la perche, depuis la prairie, dans une zone où l’ombre tremblait. Les doigts se contractèrent de nouveau. Une pointe traversa le cuir.
Une branche coupée reposait sur l’herbe, à côté de Diane. Elle l’avait transportée elle-même avant l’accident. Ses feuilles dessinaient de petites formes très nettes sur une pierre plate. Diane la souleva lentement avec l’extrémité de la perche. Rien ne sortit de la pierre, rien ne suivit les feuilles. Elle ne savait pas si la coupe avait rompu quelque chose ou si cette branche n’avait jamais participé au phénomène. Le résultat suffisait seulement à écarter une terreur qui lui serrait la gorge : toutes les ombres du verger n’étaient pas en train de s’animer. Elle reposa la branche loin de Ruben.
Aïcha déploya le parasol au-dessus.
Sous la toile jaune, le dessin des feuilles restait visible. Il avait changé de couleur ; les dents, elles, ne lâchaient rien.
Diane sentit une fatigue immense lui tomber sur les épaules.
— Ça ne marche pas, dit Aïcha.
Sacha, assis contre le muret, les appela. Il montrait le grand couvercle noir d’une caisse à outils. Diane alla le prendre. Il était rigide, large comme son buste. Elle l’attacha provisoirement à l’extrémité de la perche, puis le tint au-dessus du gant.
L’ombre des feuilles disparut dans un rectangle sombre uniforme.
Le gant s’aplatit.
Elle déplaça le couvercle. Les dents reparurent. Elle le remit en place. Elles s’effacèrent.
Aïcha inspira avec un bruit rauque.
— Il faut cacher complètement le soleil.
Elles portèrent le couvercle vers Ruben. Diane chercha l’angle, regarda la petite tache noire descendre sur sa botte. Quand elle recouvrit toute l’ouverture, les bords du sol devinrent lisses.
Ruben tenta de retirer son pied.
Il y parvint, puis retomba sur le côté. Sa cheville ne le portait plus. Pour le tirer jusqu’à la prairie, il aurait fallu protéger aussi tout l’espace entre lui et elles.
Le couvercle, à bout de perche, pesait déjà terriblement lourd.
6. La toile blanche
Aïcha prit la perche à deux mains. Diane ajusta sa position pour que le rectangle continue de couvrir la botte, puis partit vers l’appentis. Chaque seconde loin de Ruben lui semblait une trahison. Elle courait pourtant aussi vite qu’elle pouvait.
Les rouleaux livrés étaient entourés de plastique. Il y avait du filet, de la toile de culture, une bâche blanche de protection. Elle en déroula un pan et le leva vers le soleil. Une lumière laiteuse traversa la matière.
Elle pensa au parasol jaune.
La grande bâche servirait à couvrir les plantes lors des livraisons. Elle pouvait arrêter la pluie, laisser passer assez de lumière pour entretenir ces gueules. Diane la rejeta contre le mur.
Sous une palette, elle trouva enfin deux rouleaux plus lourds, noirs d’un côté, gris de l’autre. Le bord portait des œillets. Des couvertures de chantier, prévues pour fermer provisoirement la façade ouverte de l’appentis.
Elle en tira une dehors. Le rouleau ne voulait pas obéir. Il se déplia sur ses chaussures, accrocha un montant. Elle jura, arracha son autre gant et recommença. Cette fois, le pan suspendu ne laissa traverser aucun éclat.
Quand elle revint, Aïcha pleurait sans bruit. Ses bras vibraient sous la charge. Diane reprit la perche.
— J’ai trouvé.
— Je ne sens plus mes doigts.
— Pose-les sur mes mains. Maintenant, lâche doucement.
Elles échangèrent la charge. Ruben avait tourné la tête vers elles. Il demanda si Sacha était toujours là. Le garçon leva la main, trop loin pour être vu depuis le sol.
Diane cria la réponse à sa place.
La bâche mesurait plusieurs mètres de long. Pour fabriquer un toit, il faudrait la soutenir au-dessus de Ruben et de son chemin de sortie. Personne ne pouvait traverser l’allée pour planter des supports du côté de la haie. Le soleil oblique imposait en plus de décaler la toile vers lui : couvrir seulement l’aplomb de Ruben ne suffirait pas.
Elle observa les arbres de la prairie, la camionnette, l’échelle restée dans la benne.
Des sirènes montèrent enfin depuis la route.
— Aïcha, va au portail. Empêche-les d’arriver par l’allée.
— Tu tiens ?
Diane regarda le petit rectangle noir autour de la botte.
— Dépêche-toi.
7. Ceux qui avaient vu
Les premiers intervenants entrèrent par la prairie. Une femme aux cheveux courts s’accroupit à côté de Diane et demanda ce qui maintenait Ruben au sol. Diane expliqua le gant, les nuages, le parasol, le couvercle. Elle entendait l’absurdité de ses phrases et continuait, parce que Ruben était là.
La femme regarda l’allée.
— Montrez-moi la limite sans vous approcher.
Diane désigna les dernières feuilles dessinées dans l’herbe. Au bord d’une de ces silhouettes, une pierre se souleva. Un des hommes qui portaient le matériel s’arrêta net.
— Vous avez vu ? demanda Aïcha.
Personne ne lui répondit. La femme parla dans sa radio. Ses mots devinrent très précis. Elle demanda du renfort, des supports, davantage de protection opaque. Elle fit déplacer tout le monde plus loin du bord.
Un intervenant prit la perche des mains de Diane. Celle-ci dut décoller ses doigts un par un. La peau de sa paume était marquée comme une pâte dans laquelle on aurait pressé un outil.
On s’occupa de Sacha. On parla à Ruben, on évalua ce qu’on pouvait faire depuis la prairie. Un secouriste proposa de couvrir le sol avec une plaque pour glisser jusqu’à lui. Diane l’arrêta.
— La poignée du sécateur a été mangée. On ne sait pas ce que ça traverse.
La responsable fit retirer la plaque. Ils cherchèrent une solution qui couvrirait la lumière avant qu’une personne entre.
Pendant qu’ils préparaient les supports, Ruben appela Diane.
— Regarde mon autre pied.
Sa botte gauche était restée hors de la tache sombre. Elle ne l’était plus tout à fait. L’ombre de la haie s’allongeait. Une feuille dessinée venait d’atteindre le caoutchouc.
Le bout de la botte se creusa.
On déplaça le couvercle. Le rectangle était trop petit pour protéger les deux pieds à la fois sans perdre un bord. Ruben releva la jambe gauche, qu’il pouvait encore plier. Le mouvement tira sur son bras blessé. Il gémit, puis resta ainsi, le genou en l’air.
Diane tendit les mains sans pouvoir le toucher.
— Tu peux la garder levée ?
— Un peu.
Elle regarda la haie. Ses épaules noires avaient l’air plus hautes. Cela tenait peut-être à la lumière. Elle refusa de chercher une autre explication tant qu’elle n’avait pas ramené son collègue.
8. Le toit qui voulait s’envoler
Ils déployèrent la bâche depuis la prairie, soutenue par de longs montants. Le premier essai couvrit la mauvaise bande de terrain. Il fallut la décaler, regarder sa grande ombre glisser jusqu’au corps de Ruben, vérifier que la dentelle des feuilles disparaissait entièrement.
Le gravier s’immobilisa.
Diane s’aperçut qu’elle avait attendu un cri, un souffle, quelque chose d’assez grand pour correspondre à sa peur. Il n’y eut que le bruit ordinaire de la toile.
La responsable examina la zone protégée, demanda qu’on stabilise le toit et prépara l’approche. Diane recula pour laisser de la place.
Une rafale passa entre les pommiers.
Le coin de la bâche se souleva. La lumière découpa une fente brillante sur l’allée. Sous le genou de Ruben, la terre s’ouvrit à nouveau.
Il eut un mouvement terrible, tout le corps tendu vers le ciel. L’intervenant qui tenait le couvercle le plaça aussitôt dans la fente de lumière. Aïcha et Diane saisirent un bord libre de la toile depuis leur côté. Elles pesèrent dessus de tout leur poids.
Le coin redescendit.
— On n’entre pas tant que ça bouge, dit la responsable.
Elle n’avait pas élevé la voix. Cette voix calme empêcha Diane de traverser quand même.
Il fallut renforcer les attaches et réduire la prise au vent. Ils utilisèrent les appuis disponibles dans la prairie et une seconde toile pour fermer la brèche que le soleil oblique trouvait sur le côté. La camionnette fut déplacée entièrement sur l’herbe pour servir de point fixe, à distance de l’ombre mouvante. Les clés passèrent de la poche de Diane à la main d’Aïcha.
Le moteur cala une fois. Diane ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, la camionnette était à sa place. Aïcha avait laissé la portière grande ouverte. Son café froid se renversa dans le porte-gobelet, détail minuscule que Diane vit avec une netteté insupportable.
Ruben ne gardait plus sa jambe levée. Elle reposait dans l’espace protégé. Sa poitrine bougeait encore. Chaque fois qu’elle se soulevait, Diane comptait sans le vouloir.
La bâche fut enfin stable. Sous elle, l’allée avait l’air banale : quelques pierres et une chaussure abandonnée. Le gant crevé restait plus loin, hors de sa protection.
La responsable demanda à son équipe de se préparer.
— On garde ce toit jusqu’à ce que tout le monde soit dehors.
9. Le passage
Diane ne participa pas à l’approche. Elle tenait l’une des lignes qui permettaient de surveiller et maintenir le bord de la toile, assez loin pour ne gêner personne. On lui avait confié une tâche simple ; elle y mettait toute la force qui lui restait.
Les deux intervenants passèrent dans l’espace sombre. Le premier posa un pied, attendit, avança encore. Le sol ne bougea pas. Ils atteignirent Ruben et travaillèrent près de lui en se parlant à voix basse.
Diane entendit son prénom. Elle répondit immédiatement, trop fort.
— Je suis là.
— Tu peux regarder ailleurs, dit Ruben.
Il avait compris qu’elle fixait son bras. Elle leva les yeux vers la toile noire. Une couture courait au-dessus de lui, légèrement de travers. Elle suivit cette ligne jusqu’au bord pendant qu’on le préparait au déplacement.
Le soleil touchait une portion découverte, deux mètres plus loin. Le gant droit de Diane gisait toujours dans cette zone. Une petite bouche se forma sous la paume. Les doigts de cuir se redressèrent l’un après l’autre.
Elle comprit alors qu’il n’y avait aucune attente, aucune reconnaissance dans la haie. Le gant recevait la même attention que Ruben. Tout ce qui occupait ces taches pouvait être mâché. Cette indifférence lui donna plus froid que l’idée d’une volonté mauvaise.
La toile tira dans ses mains.
— Rafale, annonça-t-elle.
L’équipe s’arrêta. Un homme ajusta un maintien. Le bord vibra, puis se tendit de nouveau. Ils reprirent le passage.
Ruben sortit de l’ombre sur un support porté. Il passa devant Diane, les yeux ouverts. Une main libre dépassait. Il bougea deux doigts. Elle eut envie de les saisir, mais garda ses mains sur la ligne jusqu’à ce que le dernier intervenant ait quitté l’allée.
Ensuite seulement, elle lâcha.
Ses jambes plièrent. Aïcha la rattrapa sous les bras et l’assit dans l’herbe. Diane ne savait plus depuis combien de temps elle était debout.
On vérifia les petites perforations de son genou. On la couvrit. Elle demanda où était Sacha et dut poser la question deux fois avant d’entendre la réponse : pris en charge, conscient, parti vers l’hôpital.
Ruben fut emmené à son tour.
Derrière eux, la haie continuait à bouger dans le vent. Sous le toit improvisé, aucun gravier ne remuait.
10. Ce qui resta du verger
La haie fut isolée. Des barrières fermèrent l’accès au verger, et les protections restèrent en place jusqu’à ce que l’obscurité permette d’approcher autrement. Diane ne participa pas à l’opération suivante. Elle apprit que plusieurs personnes avaient vu le sol se déformer dans les bandes de soleil restées découvertes. Aucun de ceux qui avaient travaillé dans la prairie ne lui demanda si elle avait rêvé.
Les végétaux furent retirés par étapes, puis les racines. La terre de la bande entière fut enlevée. Les matériaux sortirent couverts ; ils furent détruits dans une installation où personne n’avait à les décharger au soleil. Le chantier prit du temps. Aïcha renonça à ouvrir sa pépinière au printemps prévu.
Personne ne donna à Diane une explication qui ressemblât à ce qu’elle avait vu. Les mots employés dans les comptes rendus décrivaient des blessures, des objets déformés, des phénomènes observés. Elle les lut une fois. Le gant percé, les dents et le bras de Ruben tenaient mal entre les lignes.
Sacha garda plusieurs semaines une chaussure adaptée. Il revint à l’entreprise avant de reprendre les travaux dehors. Il voulait continuer son apprentissage, mais demanda à ne plus être envoyé seul sur un terrain abandonné. Diane inscrivit cette demande sur leur planning et ne la transforma pas en épreuve à surmonter.
Ruben eut besoin de deux opérations. Au début de sa rééducation, il ne pouvait pas tenir une tasse de sa main droite. Lorsque Diane lui rendit visite, il exigea les trente euros. Elle les posa sur la table. Il les compta lentement, avec la gauche, puis lui en rendit dix.
— J’avais proposé une réduction.
Elle rit. Le rire lui fit mal dans la poitrine et elle continua pourtant.
L’été suivant, Aïcha l’appela. Le terrain avait traversé des mois de soleil sans incident. Le long du mur dégagé, elle installait une clôture ajourée. Elle demanda seulement un avis sur l’espace nécessaire pour entretenir les futurs arbres.
Diane resta dans la prairie pendant leur conversation. L’allée avait été refaite. À l’endroit où Ruben était tombé, une poignée de graviers clairs résistait encore au ratissage.
Avant de repartir, elle sortit de sa poche une balle de tennis neuve, destinée au chien d’un client. Elle la fit tourner entre ses doigts, puis la remit à l’abri.
Le portail métallique projeta sur sa manche des barres bien droites.
Elle passa sans courir.
Fin