Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
DrameElle avait changé les prénoms, pas la blessure

La fille du chapitre onze

Le premier roman de Mélanie rencontre enfin ses lecteurs. Puis une ancienne amie lui écrit : la fille du chapitre onze, c’est elle. À deux jours d’une rencontre dans leur ville d’enfance, une lettre oubliée oblige l’autrice à relire le passage dont elle était la plus fière.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

Les chapitres de cette histoire
  1. 1. Le message entre deux compliments
  2. 2. Tout ce qui avait changé de nom
  3. 3. Le brouillon approuvé
  4. 4. Le café loin de l’épicerie
  5. 5. La première lettre
  6. 6. La place qu’on vous réserve
  7. 7. Le chapitre qu’on ne lit pas
  8. 8. Les phrases qui coûtent
  9. 9. Ce que Sonia avait écrit
  10. 10. La page qui lui appartenait

1. Le message entre deux compliments

Le message de Sonia arriva pendant que Mélanie signait son dix-septième exemplaire de la soirée. Elle le vit s’afficher au-dessus du prénom d’une lectrice qui souhaitait une dédicace pour sa sœur. Six mots : La fille du chapitre onze appelle. Mélanie retourna son téléphone et écrivit une phrase sur les liens qui résistent au temps. Son stylo traça un accent là où il n’en fallait pas.

Elle avait publié son premier roman à trente-neuf ans, après douze années de tentatives dont elle racontait volontiers les difficultés. Les refus, les heures prises sur le sommeil, les samedis où elle avait décliné des invitations. Elle racontait moins les personnes qui lui avaient confié de quoi remplir ces heures. Elles figuraient dans les remerciements sous des initiales ou sous une formule affectueuse. Elle avait cru que cela suffisait à les mettre à l’abri.

Le roman se passait dans une petite ville fictive. Une adolescente, Noémie, y attendait les lettres d’un père parti depuis longtemps. Au chapitre onze, le lecteur découvrait qu’elle les écrivait elle-même. L’encre verte, les fautes volontaires, le timbre décollé d’une enveloppe ancienne : les critiques avaient salué la précision de cette scène. Mélanie avait répondu que l’imagination travaillait avec de petits détails.

Sonia lui avait raconté les lettres quand elles avaient quinze ans. Elle avait demandé de ne jamais le répéter. Elles étaient assises dans une réserve derrière l’épicerie de sa grand-mère, parmi les cartons d’eau et les sacs de pommes de terre. Mélanie se souvenait du froid du carrelage sous leurs jambes. Elle n’avait pas utilisé ce détail dans le livre. Elle avait considéré cette omission comme une délicatesse.

Après la rencontre, Marianne, son éditrice, lui annonça qu’une seconde impression était envisagée. Le premier tirage se vendait bien. Un prix l’avait retenue sur sa liste. La bibliothèque de Valrue, sa ville d’enfance, préparait sa venue le samedi suivant. Il y aurait des enseignants, des anciennes connaissances, peut-être la presse locale. Mélanie sourit au bon moment et chercha son manteau.

Dans la rue, elle rappela Sonia. Cela sonna longtemps. Quand son amie décrocha, Mélanie entendit derrière elle le bruit régulier d’une machine, puis une porte qui se fermait.

— Tu l’as lu ? demanda-t-elle, avant de pouvoir retenir la question.

— Ma fille l’a lu avant moi.

Mélanie s’arrêta sous une enseigne éteinte.

— Sonia, c’est un roman.

Il y eut un silence, assez long pour qu’elle entende sa propre phrase finir de faire du mal.

— Je sais, répondit Sonia. Moi, je ne suis pas un roman.

2. Tout ce qui avait changé de nom

Lina avait seize ans. Mélanie lui avait envoyé le livre avec une dédicace : À celle qui inventera la suite. Elle avait même pensé que Sonia serait heureuse de voir son amie écrivain encourager sa fille. Elle se rappelait maintenant l’absence de réponse après l’envoi. Elle l’avait attribuée à une vie chargée, ce qui lui avait permis de ne pas insister.

Lina avait reconnu l’épicerie, le chien appelé Igloo, la petite cicatrice sur le pouce de l’héroïne. Mélanie avait changé le nom de la ville et celui du père, mais gardé le chien parce qu’aucun autre nom ne lui semblait aussi juste. Dans la réalité, Igloo était mort depuis vingt ans. Elle avait cru que les morts ne pouvaient plus désigner personne.

Au lycée, une camarade avait reconnu les mêmes choses. Elle connaissait la grand-mère de Sonia, qui avait tenu l’épicerie jusque tard dans sa vie. Le passage sur les lettres avait commencé à circuler dans un groupe de messages. Lina avait demandé à sa mère si c’était vrai. Sonia lui avait répondu. La difficulté de cette réponse ne figurait dans aucune des critiques reçues par Mélanie.

— Ils se moquent d’elle ? demanda l’écrivaine.

— Il y en a qui ont ri. Il y en a qui ont été gentils de cette façon qui oblige à remercier. Tu veux savoir lequel est le pire ?

Mélanie chercha quelque chose d’utile. Elle pouvait écrire à Lina, parler au lycée, expliquer publiquement que Noémie était inventée. Sonia l’arrêta sur la troisième proposition.

— Et je fais quoi, moi ? Je raconte à ma fille que j’ai menti en lui disant la vérité ?

— Je peux préciser que beaucoup de scènes sont imaginées.

— Tu vas mettre des étiquettes sur les morceaux de ma vie ?

La question laissa Mélanie sans phrase. Elle entendit à nouveau la machine derrière la porte. Sonia travaillait dans un atelier de retouche. Elle avait quitté quelques minutes la pièce pour cet appel, probablement en laissant un ourlet à moitié terminé. L’écrivaine imagina la scène avec une facilité qui lui fit soudain honte.

Elles convinrent de se voir le jeudi, deux jours avant la rencontre de Valrue. Sonia choisit un café près de la gare, loin de l’ancienne épicerie. Elle demanda que Mélanie vienne seule.

À l’hôtel, Marianne lui envoya une photographie de la pile de livres dédicacés. La soirée avait été belle, écrivait-elle. Mélanie regarda les couvertures alignées, les noms imprimés en grands caractères. Il n’y en avait qu’un. Elle avait toujours trouvé cela évident. Pour la première fois, cette évidence lui parut incomplète.

3. Le brouillon approuvé

De retour chez elle, Mélanie chercha leurs échanges anciens. Elle savait qu’elle avait envoyé un premier chapitre à Sonia deux ans auparavant. Elle avait besoin de retrouver sa réponse, comme on cherche une facture susceptible de prouver qu’on a déjà payé. Son mari, Jules, la regarda faire depuis la porte du bureau.

— Tu veux savoir ce qu’elle a accepté ou trouver quelque chose qui te décharge ? demanda-t-il.

Elle lui répondit trop vivement. Il repartit préparer le dîner. Quelques minutes plus tard, elle retrouva le message : C’est magnifique, continue. Tu as exactement retrouvé la lumière derrière le magasin. Elle le relut plusieurs fois. Le premier chapitre contenait l’épicerie, leur quartier et deux filles inventées à partir d’elles. Il ne contenait pas les lettres.

Elle descendit montrer l’échange à Jules. Il lut, puis lui demanda si elle avait envoyé la suite. Non. Elle avait voulu lui laisser la surprise du livre terminé. En le disant, elle entendit tout ce que ce mot avait protégé : surprise. Elle ne souhaitait pas que Sonia intervienne pendant l’écriture. Elle craignait qu’une demande de modification casse une scène devenue essentielle au roman.

— Tu savais qu’elle pourrait ne pas aimer ? demanda Jules.

— Tout le monde n’aime pas se reconnaître dans un livre.

— Ce n’est pas ce que je te demande.

Elle s’assit. Elle avait su, oui. Pas avec la précision qu’elle découvrait maintenant. Elle avait préféré croire que la beauté de la scène transformerait l’exposition en hommage. Dans le roman, Noémie n’était pas ridicule. Elle était courageuse, ingénieuse, seule devant une absence trop grande. Mélanie l’aimait. Cet amour lui avait servi d’autorisation.

Le lendemain, elle relut le chapitre onze. Les phrases lui paraissaient intactes. C’était presque le pire. Elles possédaient toujours ce rythme qu’elle avait travaillé, cette fin dont elle était fière. Rien dans leur qualité ne portait la trace du tort qu’elles pouvaient faire. Elle avait espéré découvrir un mauvais passage facile à condamner, et se retrouvait devant le meilleur endroit de son livre.

Elle appela Marianne. L’éditrice l’écouta jusqu’au bout, puis demanda quels détails permettaient l’identification. Mélanie les énuméra. Marianne proposa de discuter des changements possibles pour une nouvelle impression. Elle rappela aussi que les exemplaires déjà vendus ne disparaîtraient pas. Mélanie connaissait ce fait ; l’entendre lui donna enfin son poids matériel.

Sur l’étagère, elle avait rangé les douze exemplaires reçus pour elle. Elle en prit un. La couverture ne pesait presque rien. Le livre avait pourtant déjà quitté sa portée.

4. Le café loin de l’épicerie

Sonia arriva avant elle. Elle portait une veste sombre, un sac usé et des lunettes que Mélanie ne lui connaissait pas. Elles s’étaient vues l’année précédente pendant un passage rapide à Valrue. Elles échangeaient des nouvelles, des souvenirs, des photographies de leurs enfants. Mélanie avait confondu la durée de leur histoire avec la précision de leur connaissance actuelle.

Elle voulut embrasser Sonia. Son amie recula légèrement, juste assez pour rendre le geste impossible sans scène. Elles s’assirent. Le serveur prit leur commande avec une gaieté professionnelle qui sembla venir d’un autre étage du monde.

Mélanie avait préparé des phrases. Sonia lui demanda d’attendre. Elle voulait d’abord savoir à quel moment l’idée des lettres était entrée dans le livre. Au troisième brouillon, répondit Mélanie. Le personnage manquait de quelque chose qui rende son attente active. Sonia ferma les yeux.

— Tu entends comment tu parles de moi ?

— Je parle du personnage.

— C’est pratique. Tu peux changer de personne au milieu de la phrase.

Mélanie baissa les yeux. Elle n’avait pas trouvé une autre formulation ; elle avait trouvé le procédé exact dont elle s’était servie. Quand elle cherchait la matière, Sonia était son amie. Quand elle devait répondre de son usage, Noémie devenait un personnage autonome.

Sonia expliqua que le plus dur n’était pas seulement la découverte de Lina. Depuis la parution, une ancienne voisine lui avait parlé de son père avec une tendresse nouvelle et insupportable. Un client avait demandé si elle écrivait encore des lettres à des hommes qui ne répondaient pas, en croyant plaisanter. Elle avait dû décider chaque fois ce qu’elle corrigeait, niait ou laissait passer. Mélanie lui avait donné un travail qu’elle n’avait pas demandé.

— Dans le livre, tu rends ça presque beau, dit Sonia. Moi, à quinze ans, je n’avais pas besoin que ce soit beau. J’avais besoin que tu te taises.

L’écrivaine sentit les larmes monter et les retint. Elle ne voulait pas obliger son amie à la consoler. Elle expliqua ce qu’elle avait proposé à Marianne. Sonia écouta sans dire que cela réparait quoi que ce soit.

— Je ne te demande pas de brûler tes livres. Je ne sais même pas ce que je peux demander. Je veux déjà que tu arrêtes de dire que tout est sorti de ton imagination.

Mélanie promit de ne plus le dire. Sonia sortit alors une enveloppe de son sac.

— Il y a autre chose. Avant samedi, tu dois lire ça.

Elle la posa entre les tasses. Mélanie reconnut l’encre verte avant de reconnaître son écriture.

5. La première lettre

Elle avait oublié. Ou elle avait rangé ce souvenir dans une zone trop étroite pour qu’il gêne les autres. La première lettre n’avait pas été écrite par Sonia. C’était elle, Mélanie, qui avait proposé de répondre à la place du père.

Elles avaient quinze ans. Sonia attendait un courrier après avoir obtenu une adresse par une connaissance familiale. Des semaines avaient passé. À l’école, les autres parlaient des vacances avec leurs parents. Sonia prétendait qu’elle rejoindrait peut-être son père pendant l’été. Mélanie voulait la faire rire, la soulager, montrer qu’elle pouvait trouver une solution à ce vide. Elle avait pris une feuille et imité une voix d’adulte.

Au début, elles avaient ri toutes les deux. Ensuite Sonia avait demandé si elle pouvait garder la lettre. Elle avait commencé à en écrire d’autres. Mélanie avait assisté à ce changement sans savoir quoi faire. Elle s’était convaincue qu’elle n’avait proposé qu’un jeu, et que le reste appartenait à son amie.

Sur la feuille conservée, il y avait une phrase qu’elle avait presque reproduite dans le roman : Je te reconnaîtrais même dans une foule. La dernière fois qu’elle avait lu cette promesse, c’était au milieu d’un extrait publié par une revue. Elle avait apprécié qu’on choisisse précisément cette ligne.

— Tu l’avais gardée tout ce temps ? demanda-t-elle.

— Pas sur mon oreiller. Dans un carton. On peut garder une chose sans lui confier sa vie entière.

Mélanie relut la date. Elle aurait voulu dire que son livre ne prétendait pas raconter fidèlement les faits. Elle savait désormais ce que cette réponse éviterait. Elle avait pris la douleur de Sonia et retiré de l’histoire son propre geste, celui qui rendait la scène moins pure, moins admirablement solitaire, moins confortable pour l’autrice.

Dans le roman, une amie comprenait le secret de Noémie et restait auprès d’elle sans juger. Cette amie avait certains traits de Mélanie. Elle avait conservé son meilleur rôle et abandonné le reste à la fiction.

— Je ne dis pas que tu as créé l’absence de mon père, précisa Sonia. Je dis que tu étais là. Pas seulement comme témoin généreux.

Mélanie acquiesça. C’était une accusation plus précise, donc plus difficile à repousser. Sonia ne réclamait pas une culpabilité infinie ; elle exigeait qu’elle retrouve sa vraie taille.

Quand elles sortirent, la pluie avait cessé. Sonia reprit l’enveloppe. Mélanie eut le réflexe de demander si elle pouvait la photographier pour vérifier ses souvenirs. Elle s’arrêta avant de parler. Son amie remit la lettre dans son sac et partit avec ce qui lui appartenait.

6. La place qu’on vous réserve

À la bibliothèque, une affiche annonçait : Mélanie Darel, l’imagination au plus près du réel. La responsable, Laurence, l’avait choisie avant de connaître leur conversation. Mélanie l’appela vendredi matin pour demander un changement du programme. Elle ne lirait pas le chapitre onze. Elle souhaitait parler des choix d’écriture et de ce qu’ils engagent, sans raconter la vie des personnes qui avaient inspiré le roman.

Laurence demanda s’il y avait un problème qu’elle devait connaître. Mélanie répondit qu’elle avait utilisé une confidence sans mesurer ni demander ce que son usage ferait à quelqu’un. Elle ne donna pas le nom de Sonia. La bibliothécaire resta silencieuse un instant, puis proposa de maintenir une rencontre plus courte, centrée sur le travail du livre et les questions du public. Elles conviendraient à l’avance de ne pas rechercher des modèles réels derrière les personnages.

Marianne préférait reporter. Elle craignait une déclaration improvisée qui aggraverait l’identification et transformerait une personne privée en sujet d’actualité locale. Mélanie comprit cette crainte. Elle ne voulait pas d’une confession spectaculaire où Sonia servirait encore de décor à son propre courage. Elles préparèrent quelques phrases exactes, limitées à sa responsabilité d’autrice. Pas d’indices supplémentaires. Pas de récit de leur rencontre au café. Pas de citation de la lettre retrouvée.

Sa mère appela dans l’après-midi. Elle avait entendu qu’il y aurait un changement et voulait savoir si Mélanie était malade. En apprenant le conflit, elle soupira.

— Sonia a toujours été sensible sur cette histoire.

Mélanie sentit la facilité de cette sortie. Elle aurait pu l’emprunter, accepter qu’une vieille fragilité explique tout et se retrouver du côté raisonnable de la conversation. Elle regarda les livres sur son bureau.

— Ce n’est pas une fragilité qui m’autorisait à le raconter.

Sa mère se vexa légèrement. Elle voulait la soutenir. Mélanie répondit qu’elle le savait, mais que le soutien pouvait consister à ne pas lui fournir d’excuse. Elles se quittèrent avec une gêne nouvelle. Toutes les conséquences ne concernaient pas Sonia ; certaines transformaient les endroits où Mélanie avait l’habitude d’être innocentée.

Le soir, elle écrivit à son amie pour préciser ce qu’elle ferait samedi et ce qu’elle ne dirait pas. Elle n’envoya pas le texte pour validation, comme si Sonia devait désormais relire ses prises de parole. Elle lui donna seulement l’information, sans demander de réponse.

Sonia répondit une heure plus tard : Je ne viendrai pas. Mélanie regarda longtemps ces quatre mots. Elle avait secrètement imaginé l’apercevoir au fond de la salle. Il lui restait donc encore à renoncer à un public pour ses excuses.

7. Le chapitre qu’on ne lit pas

Samedi, la bibliothèque était pleine sans être bondée. Mélanie reconnut une ancienne professeure, deux voisins de sa mère et la boulangère chez qui elles achetaient des bonbons adolescentes. Elle chercha malgré elle le visage de Sonia, puis se força à regarder les personnes présentes. Elles n’étaient pas venues juger une scène dont elles ignoraient encore les limites. Elle ne devait pas les y inviter.

Laurence commença par interroger le temps de l’écriture. Mélanie répondit honnêtement, sans dresser le catalogue de ses sacrifices. Elles parlèrent des versions abandonnées, du personnage principal, du travail des phrases. Puis vint la question des sources du roman. L’écrivaine posa ses mains sur ses genoux pour cesser de toucher le verre d’eau.

— J’ai dit trop souvent que j’avais tout inventé. Ce n’est pas vrai. Comme beaucoup d’auteurs, je travaille avec des souvenirs et ce que j’ai entendu. Mais cette phrase générale peut devenir une manière de ne pas répondre d’un choix précis. J’ai utilisé une confidence dont on ne m’avait pas confié la publication. Je n’en raconterai pas davantage ici, parce que cela recommencerait le même geste.

Le silence fut moins dramatique qu’elle l’avait imaginé. Quelqu’un toussa. Une chaise grinça. Laurence lui demanda ce qu’elle comptait changer. Mélanie parla de la révision du texte, des détails permettant une reconnaissance et de la nécessité de distinguer ce qu’on a vécu soi-même de ce qu’on a reçu dans l’intimité d’une amitié. Elle ne présenta pas ces intentions comme un remboursement.

Un homme leva la main.

— Mais qui est-ce ? On connaît forcément…

— Je ne répondrai pas à cette question, dit Mélanie.

Laurence intervint aussitôt pour rappeler le cadre de la rencontre. Une autre personne demanda si l’on pouvait encore écrire quoi que ce soit en ayant peur de blesser. Mélanie sentit la tentation d’une réponse brillante. Elle aurait pu parler d’art, de liberté, de la fonction de la littérature. Elle répondit plus simplement qu’elle ne croyait pas devoir tout faire taire, mais qu’elle avait longtemps confondu la peur de perdre une bonne scène avec une exigence artistique.

Après la rencontre, des lecteurs vinrent la voir. Certains la félicitèrent pour son courage, ce qui lui parut presque aussi inconfortable que les critiques qu’elle attendait. Elle remercia sans prolonger. Une femme lui demanda si le roman restait valable. Elle dit qu’elle espérait qu’il contenait encore quelque chose à lire, tout en sachant que cette question n’effaçait pas l’autre.

Elle repartit avec moins de signatures que prévu et davantage de fatigue. Dehors, la ville continuait normalement. Elle en éprouva un soulagement étrange : aucune révélation publique ne lui avait accordé le droit de considérer l’affaire close.

8. Les phrases qui coûtent

La révision commença la semaine suivante. Marianne obtint que la nouvelle impression attende le travail sur le texte. Elles dressèrent la liste des éléments identifiants, des passages issus de confidences et de ceux que Mélanie avait réellement inventés. Le travail était précis, souvent ingrat. Changer un chien de nom ne suffisait pas quand une scène entière conservait les contours d’une vie.

Mélanie proposa d’abord de déplacer l’épisode des lettres, puis de le rendre moins reconnaissable. Chaque solution préservait le passage qu’elle aimait. Marianne la laissa défendre trois versions avant de lui demander si elle cherchait encore un camouflage. L’écrivaine ferma le fichier. Elle passa une journée entière sans y revenir, furieuse contre une question dont elle connaissait la réponse.

Elle choisit finalement de retirer cette séquence et d’en reconstruire les conséquences autrement. Noémie avait encore un père absent ; l’absence n’appartenait pas à une seule personne. Mais l’invention des lettres, l’encre, les timbres, la découverte par l’amie et les détails associés disparurent de la nouvelle version. Cela modifiait plusieurs chapitres. Le roman perdit une articulation qu’elle avait longtemps crue indispensable. Il en trouva une autre, moins spectaculaire, autour d’une décision que Noémie prenait elle-même plutôt que d’un secret révélé par quelqu’un d’autre.

La seconde version n’effacerait pas la première. Mélanie le rappela dans son message à Sonia, en décrivant les changements sans lui envoyer un manuscrit à corriger. Elle proposa une conversation, si et quand son amie le souhaitait. Sonia répondit qu’elle avait besoin de distance. Elle ne disait pas combien de temps.

Les organisateurs du prix demandèrent quelle version serait présentée. Après discussion avec Marianne, Mélanie retira sa candidature cette année-là : elle ne souhaitait plus défendre publiquement un texte qu’elle était en train de modifier de cette façon. Elle fut déçue avec une violence dont elle eut honte. Jules lui dit que faire une chose nécessaire n’interdisait pas de regretter ce qu’elle coûtait.

À la maison, leur fille Zoé demanda pourquoi le livre avait changé. Mélanie expliqua qu’elle avait raconté quelque chose qu’une personne lui avait confié pour elle seule. Zoé réfléchit, puis lui demanda si elle avait utilisé les histoires qu’elle lui racontait en rentrant de l’école.

Mélanie répondit non. Ensuite elle comprit qu’elle devait donner autre chose qu’une réponse rassurante. Elle lui dit que, si elle souhaitait un jour le faire, elles en parleraient avant, et qu’un refus ne deviendrait pas une preuve de manque d’amour. Sa fille hocha la tête et reprit son goûter. Cette confiance-là existait encore. Elle venait seulement de devenir moins automatique.

9. Ce que Sonia avait écrit

Deux mois passèrent. La nouvelle impression sortit avec une mention de révision. Les premiers exemplaires continuaient de circuler ; certaines librairies avaient encore du stock, des lecteurs les prêtaient, des extraits demeuraient dans des comptes rendus. Mélanie cessa de vérifier chaque jour ce qu’on disait du passage retiré. La surveillance n’avait pas le pouvoir de le rappeler à elle.

Un dimanche, Sonia accepta enfin un appel. Elle ne commença pas par le livre. Elle parla de l’atelier, de Lina qui cherchait un stage, d’une fuite dans la cuisine. Mélanie écouta sans chercher dans ces détails le signe d’un pardon. Elle aurait aimé retrouver leur ancienne facilité, mais comprenait que l’impatience pouvait encore devenir une demande adressée à celle qui avait déjà porté les conséquences.

Sonia avait lu les passages révisés que l’éditrice lui avait proposés d’envoyer, sans obligation de retour. Elle avait voulu savoir ce qui ne figurait plus dans la nouvelle version. Elle confirma simplement qu’elle avait constaté les changements. Puis elle parla de Lina. Leur conversation sur le père absent avait continué après la première colère. Sa fille n’était pas devenue plus heureuse grâce au livre ; elle connaissait maintenant une partie de l’histoire, dans les mots que Sonia avait finalement choisis elle-même.

— Elle m’a demandé pourquoi j’avais gardé les lettres, dit-elle. Je lui ai expliqué que je pouvais avoir été cette fille sans rester cette fille toute ma vie.

Mélanie regarda la fenêtre de son bureau. Dans son roman, Noémie était demeurée à l’endroit le plus poignant. Sonia avait passé vingt-quatre ans à en sortir, travailler, aimer, se tromper autrement. Elle l’avait ramenée à quinze ans avec une force que l’élégance de la prose rendait presque invisible.

— Je suis désolée, dit-elle.

— Je sais que tu l’es.

Elle n’ajouta rien. Mélanie dut apprendre que cette phrase pouvait être reçue sans en ouvrir immédiatement une autre.

Avant de raccrocher, Sonia lui annonça qu’elle avait écrit quelques pages pour Lina. Pas un livre, pas une réponse publique. Des souvenirs qu’elle souhaitait transmettre, avec des blancs qu’elle n’était pas obligée de remplir. Mélanie demanda si elle pourrait les lire un jour. Elle regretta presque aussitôt la rapidité de la question.

— Peut-être pas, répondit Sonia.

— D’accord.

Ce fut leur dernier mot important de l’appel. Après avoir raccroché, Mélanie ne le transforma pas en progrès mesurable. Elles s’étaient parlé. L’avenir de leur amitié n’avait pas été annoncé. Certaines choses pouvaient rester ouvertes sans qu’elle y ajoute une fin pour se rassurer.

10. La page qui lui appartenait

Au début de l’hiver, Mélanie retourna à Valrue pour voir sa mère. Elle passa devant l’ancienne épicerie, devenue un magasin de réparation de téléphones. Les cartons avaient disparu, l’enseigne aussi. Elle pensa au froid du carrelage et ne sortit pas son carnet. Un souvenir pouvait être présent sans devoir immédiatement servir.

Elle aperçut Sonia de l’autre côté de la rue. Son amie marchait avec Lina ; elles portaient chacune un sac et semblaient discuter d’une chose ordinaire avec beaucoup d’énergie. Mélanie eut le réflexe de les appeler. Puis elle attendit que leurs regards se rencontrent. Sonia lui fit un signe. Elle répondit. Personne ne traversa. Le geste était petit, complet dans sa taille exacte.

Chez sa mère, elle retrouva une boîte de vieux cahiers. Cette fois, elle demanda avant de l’emporter. Il y avait ses premiers récits, des débuts de pièces, des personnages qui parlaient comme des adultes qu’elle n’avait pas connus. Au milieu d’un cahier, une page racontait une dispute avec Sonia. Elle s’y donnait déjà le rôle de celle qui comprenait mieux que les autres. Elle lut le texte sans plaisir, mais avec une curiosité nouvelle pour cette enfant qui avait voulu devenir admirable en racontant.

De retour chez elle, elle commença une scène différente. Une adolescente écrivait une lettre à la place d’un homme absent, d’abord pour faire rire une amie, puis parce qu’elle aimait le pouvoir de trouver les mots que personne d’autre ne donnait. Mélanie s’arrêta après quelques paragraphes. Ce texte touchait encore à une vie partagée. Le fait de s’y montrer moins bonne ne la libérait pas automatiquement de la même question. Elle le rangea dans un dossier privé, sans l’envoyer à personne.

Le lendemain, elle écrivit autre chose : le souvenir d’une cérémonie où elle avait menti sur un prix remporté à l’école, pour que son père la regarde plus longtemps. Ce souvenir n’avait ni la grâce ni la profondeur immédiate du chapitre onze. Il contenait sa propre honte, son propre désir, sa propre façon d’avoir cherché une place. Elle le travailla jusqu’à cesser de lui demander d’être élégant.

Jules passa lui demander si elle descendait dîner. Elle répondit oui et ferma l’ordinateur. Sur le bureau, la nouvelle édition du roman reposait près de l’ancienne. Elle ne cachait ni l’une ni l’autre. Les deux existaient, et elle devrait vivre avec ce fait sans transformer le second en pardon du premier.

Avant de quitter la pièce, elle regarda la page restée ouverte dans son esprit. Pour une fois, elle savait exactement à qui elle demanderait d’en payer le prix.

Fin

Encore un peu d’ailleurs ?

Toutes les histoires
UN TITRE, UN GENRE, UNE ENVIE

Trouvez votre prochaine lecture.

Vos préférences

Vos favoris, votre position de lecture et vos réglages sont conservés uniquement dans ce navigateur. Aucun compte n’est nécessaire.

Les publicités Adsterra et Monetag ne sont chargées qu’avec votre accord. Vous pouvez accepter ou refuser ci-dessous.

En savoir plus