Récits curieuxLE TEMPS D’UNE HISTOIRE
DrameDeux heures de famille, et un secret de trop

Celui qui devait m’accompagner

Pour son mariage, Nina engage un comédien à la place de son père absent. Il paraît idéal, jusqu’à ce qu’il reconnaisse quelqu’un parmi les prestataires. La cérémonie qu’elle voulait simplifier va lui demander une décision inattendue.

Texte créé et révisé avec l’intelligence artificielle. Notre démarche

Les chapitres de cette histoire
  1. 1. Deux heures de famille
  2. 2. La photographie qui manque
  3. 3. Les répétitions
  4. 4. Les personnes présentes
  5. 5. L’autre contrat
  6. 6. Ce qu’Alice savait
  7. 7. Une place en moins
  8. 8. Vendredi
  9. 9. Les trente mètres
  10. 10. Ce qui n’était pas une scène

1. Deux heures de famille

L’homme qui devait jouer le père de Nina lui demanda si elle préférait un souvenir d’enfance drôle ou émouvant.

Il avait posé cette question avec le sérieux d’un professionnel qui choisit la bonne dimension de nappe. Devant lui, un carnet attendait des indications. Nina regarda ses mains : propres, larges, un peu tachées par l’âge. Des mains crédibles. Elle détesta aussitôt avoir employé ce mot dans sa tête.

— Aucun, dit-elle. Vous n’aurez pas à raconter mon enfance.

— Dans ce cas, nous évitons le problème des détails.

Ils étaient assis dans un café près de la gare. Sur son téléphone, Nina avait encore l’annonce : comédien, cérémonies privées, interventions personnalisées. Gaspard Lenoir, soixante-deux ans, avait répondu en douze minutes. Il demandait trois cent cinquante francs pour deux heures, répétition comprise, déplacement en supplément. Une famille pouvait donc s’obtenir pour moins que les fleurs.

Le mariage civil aurait lieu le vendredi, avec leurs témoins. Samedi, Nina et Samuel organisaient une fête dans l’ancienne orangerie d’un domaine. Quelqu’un devait accompagner la mariée entre les chaises disposées dans le jardin. C’était une cérémonie symbolique, sans papiers à signer. Rien n’exigeait que ce quelqu’un soit son père. Nina avait elle-même répété cette évidence à trois amies avant de chercher l’annonce.

— Votre futur mari est au courant ? demanda Gaspard.

— Oui.

— Et votre mère ?

Nina regarda la pluie au-dehors.

— Pas encore.

Gaspard referma le carnet.

— Je peux vous accompagner. Je peux prononcer quelques mots. Mais si les gens commencent à me demander pourquoi je n’étais pas à votre dixième anniversaire, je ne saurai pas quoi répondre.

— Ceux qui me connaissent ne demanderont rien. Ils comprendront que vous êtes un ami de la famille.

— Alors pourquoi avoir écrit « rôle de père » ?

Elle aurait pu lui parler de Patrick, qui vivait à quarante minutes de chez elle et trouvait depuis huit ans cette distance infranchissable. Elle aurait pu raconter ses messages sans réponse, les anniversaires déplacés, l’argent envoyé à la place des excuses. Mais elle ne voulait pas que ce café devienne encore un lieu où elle justifiait son père.

— Parce que je suis fatiguée d’être celle qu’on regarde avec précaution.

Gaspard rouvrit son carnet. Il n’écrivit aucun souvenir.

2. La photographie qui manque

Samuel épluchait des pommes de terre lorsqu’elle rentra. Ils avaient décidé de manger normalement pendant les derniers jours, comme si cette règle minuscule pouvait empêcher leur mariage de prendre toute la place.

— Il est comment ?

— Ponctuel.

— C’est déjà mieux que la violoniste.

Nina posa son sac sur une chaise. Dans le miroir de l’entrée, elle aperçut leurs deux manteaux accrochés l’un sur l’autre. Ils vivaient ensemble depuis cinq ans. Ils avaient traversé des travaux, une période de chômage, les deux opérations du genou de la mère de Samuel. Elle savait qu’elle ne construisait pas leur vie en choisissant qui marcherait à côté d’elle pendant trente mètres.

Pourquoi ces trente mètres lui semblaient-ils alors plus fragiles que tout le reste ?

— Tu peux encore changer d’avis, dit Samuel.

— Tu trouves ça ridicule.

— Je trouve que tu dépenses beaucoup d’énergie à produire une image qui ne te fera peut-être pas du bien.

Elle prit un couteau pour l’aider, puis le reposa.

— Je ne veux pas qu’on pense à lui pendant toute la cérémonie.

— Moi non plus.

— Et si je marche seule, on y pensera. Avec ma mère, on y pensera aussi. Avec Romain, pareil. Au moins, avec quelqu’un qu’ils ne connaissent pas…

— Ils poseront des questions.

Elle le savait. La solution qu’elle avait choisie ne supprimait pas l’absence. Elle espérait seulement la déplacer hors du cadre.

Ils mangèrent sur le canapé, au milieu des menus à plier. Samuel ne revint pas sur le sujet. Quand Nina lui demanda de regarder une photographie de Gaspard, il la regarda sérieusement, sans rire ni soupirer.

— Il a l’air d’un homme qui sait où mettre ses mains pendant un discours.

— C’est exactement ce que je me suis dit.

Plus tard, sa mère appela pour vérifier l’heure de la répétition. Nina lui parla du comédien en rangeant les assiettes, comme on annoncerait une modification des bouquets. Au bout du fil, Élise resta silencieuse.

— Je peux comprendre que tu ne veuilles pas de moi pour t’accompagner, dit-elle enfin.

— Ce n’est pas ça.

— Alors explique-moi demain. Là, je crois que je n’entendrai pas très bien.

Elle raccrocha sans colère. Nina aurait préféré de la colère. On peut se défendre contre un reproche. La fatigue de sa mère ne lui offrait aucune prise.

3. Les répétitions

Le jeudi, Gaspard arriva à l’orangerie dans une veste bleu sombre. Il avait apporté une chemise claire et une cravate enroulée dans un sachet. Il ne chercha pas à embrasser Nina. Elle lui en fut reconnaissante.

Dans le jardin, Romain assemblait une arche avec Samuel. Son frère avait refusé toute décoration qui l’obligerait à manier une agrafeuse au-dessus de sa tête. Il en maniait une au-dessus de sa tête depuis vingt minutes.

— Voici Gaspard, dit Nina.

Romain descendit de son escabeau.

— Bonjour. Moi, c’est le vrai frère. Je précise, pour le plan de table.

Samuel ferma les yeux. Gaspard tendit la main.

— Heureux de vous rencontrer.

Romain la serra, honteux d’avoir trouvé sa phrase drôle une seconde plus tôt. Ils travaillèrent ensuite avec une politesse appliquée. La responsable du domaine, Marianne, leur montra le trajet prévu depuis la petite porte latérale jusqu’au premier rang. Il fallait contourner un massif de sauge, attendre le départ de la musique, puis avancer sans regarder constamment ses chaussures.

Gaspard proposa son bras. Nina posa la main dessus. Ils parcoururent l’allée une première fois. Il allait légèrement trop lentement. À la deuxième, il adapta son pas au sien, sans commentaire. Elle sentit son corps se détendre malgré elle.

Au milieu du jardin, il se pencha vers elle.

— Vous pouvez respirer. Nous ne sommes pas encore photographiés.

Elle rit. Ce rire lui fit du bien, et ce bien-être la vexa un peu.

Une camionnette blanche entra dans la cour. Sur la portière était peint un petit soleil orange : la Maison des Saisons, le traiteur choisi par Samuel. Une femme en descendit avec une caisse de verres. Gaspard s’arrêta si brusquement que Nina lui marcha sur le pied.

— Pardon, dit-il.

La femme ne les avait pas vus. Elle parlait à Marianne en montrant le bâtiment de service. Gaspard regarda l’heure.

— Je dois déplacer ma voiture.

Il partit avant que Nina puisse lui dire qu’elle ne gênait personne. Elle le suivit des yeux, puis se tourna vers la camionnette. La femme au soleil orange riait maintenant avec Romain, qui l’aidait à décharger.

— C’est Alice, expliqua Samuel. Elle dirige l’équipe samedi. Très bien, très organisée. Elle a même prévu quoi faire si ton frère casse tous les verres.

Nina chercha Gaspard dans la cour. Sa voiture n’avait pas bougé.

4. Les personnes présentes

Élise arriva avec une boîte de biscuits qu’elle n’avait pas faits. Nina reconnut ceux du supermarché et pensa, avec un soulagement idiot, que sa mère n’avait pas passé la nuit à cuisiner pour prouver son amour.

Elles s’assirent à l’intérieur, près des fenêtres. Dans le jardin, Samuel expliquait à Romain que les rangées de chaises n’avaient pas besoin d’être parallèles à une haie qui ne l’était pas elle-même.

— Je ne te remplace pas, dit Nina.

— Je sais que ce n’est pas ton intention.

— Mais c’est ce que tu ressens.

Élise ouvrit la boîte et prit un biscuit cassé.

— J’ai organisé tes anniversaires. Je t’ai accompagnée à tes examens. J’ai parfois été pénible, parfois injuste. Je ne te demande pas de me payer tout ça par une place dans une allée. Ce qui me fait mal, c’est de voir que les absences de ton père ont encore plus de pouvoir que notre présence.

Nina regarda les miettes sur la table. Elle avait préparé des arguments sur la liberté des cérémonies, les traditions qu’on pouvait détourner, les familles qu’on choisissait. Aucun ne répondait exactement à ce que sa mère venait de dire.

— J’ai besoin que ce jour ne soit pas encore compliqué à cause de lui.

— Alors il faut peut-être arrêter de lui construire une place parfaite.

Gaspard reparut dans la porte. Il s’excusa, sans préciser de quoi, puis s’assit lorsque Nina le lui proposa. Élise l’observa quelques secondes.

— Vous avez des enfants ?

— Une fille.

Il répondit trop vite, puis ajouta :

— Nous ne nous voyons pas beaucoup.

— Elle viendra vous voir jouer samedi ?

— Non.

Cette fois, Nina entendit l’effort dans sa voix.

Ils parlèrent ensuite de sujets assez petits pour tenir entre quatre personnes qui n’avaient pas envie de se blesser. La pluie annoncée. Le stationnement. La chaleur dans l’orangerie au mois d’août. Gaspard accepta un biscuit et le garda dans sa main jusqu’à leur départ.

Dehors, Alice vérifiait une prise électrique. Il s’arrangea pour sortir par l’autre porte.

Nina comprit alors que sa gêne ne concernait ni une place de parking ni une rencontre manquée. Elle attendit qu’il ouvre sa voiture.

— Vous la connaissez ?

Il regarda la camionnette blanche.

— Oui.

5. L’autre contrat

Ils retournèrent dans le jardin, loin du bâtiment de service. Gaspard resta debout. Il avait désormais l’air beaucoup plus vieux que sur sa photographie, non parce que son visage avait changé, mais parce qu’il ne semblait plus savoir comment se tenir.

— Alice est ma fille.

Nina laissa passer quelques secondes.

— Vous l’avez découverte en arrivant ?

— Non.

La réponse lui fit plus mal que la révélation.

Gaspard avait reconnu le logo du traiteur sur le document pratique qu’elle lui avait envoyé avec l’adresse du domaine. Il savait qu’Alice travaillait pour cette entreprise, qu’elle y dirigeait des événements. Il avait ensuite consulté leur site. Il n’était pas certain de la voir ce jour-là. Il l’avait espéré.

— Vous avez accepté pour elle.

— J’ai accepté aussi parce que c’est mon métier.

— Vous m’avez demandé si Samuel était au courant. Vous m’avez mise en garde contre les mensonges. Et vous aviez prévu ça.

Il ne se défendit pas immédiatement. Elle lui en voulut davantage : son silence avait quelque chose de professionnel, comme s’il savait qu’une phrase de trop abîmerait sa scène.

— Elle ne veut plus me parler, dit-il enfin. Je lui ai écrit. Elle a répondu une fois, pour me demander d’arrêter. Je me suis dit qu’en me voyant…

— En me voyant avec vous ?

Il baissa les yeux.

La honte de Nina devint une colère précise. Elle n’était plus seulement une cliente dont on avait caché un conflit. Elle était le décor choisi par un homme pour montrer à sa fille qu’il pouvait être un bon père, au moins pendant deux heures.

— Vous comptiez l’approcher au travail, devant ses collègues.

— Je ne voulais pas faire de scène.

— Mais vous aviez choisi la mienne.

Il encaissa la phrase sans bouger. Pour la première fois, elle ne se demanda pas si elle avait été trop dure.

— Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

— J’ai manqué beaucoup de choses. Puis j’ai trouvé de bonnes raisons. À force, je les ai racontées comme si elles effaçaient ce que j’avais manqué.

Il aurait pu dire davantage. Nina ne lui en donna pas l’occasion.

— C’est à elle de décider si elle veut entendre ça.

Gaspard hocha la tête.

— Vous avez raison.

Elle découvrit que ces mots ne lui apportaient aucun soulagement. Ils ne réparaient rien par leur seule exactitude.

6. Ce qu’Alice savait

Nina alla trouver Alice dans la cuisine. Elle attendit qu’elle ait terminé son appel, puis lui demanda quelques minutes dehors. Alice regarda son visage et posa immédiatement son classeur.

— Il y a un problème avec le menu ?

— Avec une personne que j’ai engagée.

Elle expliqua Gaspard, le rôle, la répétition. À mesure qu’elle parlait, elle sentit le projet prendre une forme différente. Ce qui lui avait paru une manière habile de se protéger ressemblait maintenant à un assemblage de secrets dont d’autres personnes devaient supporter les conséquences.

Alice ne manifesta aucune surprise au nom de son père.

— Je l’ai vu en entrant.

— Pourquoi vous n’avez rien dit ?

— Parce que je travaillais. Parce que je ne voulais pas qu’il transforme aussi ça en conversation sur lui.

Nina aurait aimé disparaître de l’entretien. Elle resta.

— Il ne reviendra pas samedi. Je vais annuler sa prestation.

Alice inspira lentement.

— Merci de me prévenir. Je ne vous demande pas de choisir un camp. Mais je ne veux pas qu’il m’attende derrière la cuisine, ni qu’on me dise qu’il est venu de loin, qu’il a vieilli, qu’il faut profiter des gens pendant qu’ils sont là.

— Je ne vous le dirai pas.

Un serveur passa avec une rallonge. Elles se décalèrent pour le laisser entrer. Ce mouvement ordinaire rendit la conversation presque plus difficile : la vie continuait à circuler autour d’une frontière qu’Alice devait encore expliquer.

— Il n’a pas toujours été absent, ajouta-t-elle. C’est peut-être ce qu’il y a de plus fatigant. Il pouvait être merveilleux un dimanche. Alors on attendait le suivant pendant des mois.

Nina sentit la phrase atteindre un endroit très ancien. Elle n’avait pas besoin d’un récit plus détaillé pour la comprendre.

— Je suis désolée de vous avoir mise dans cette situation.

— Vous ne saviez pas.

— Maintenant, je sais.

Elles restèrent un moment sans parler. Alice regarda vers le jardin, où les chaises attendaient encore leur disposition définitive.

— Vous avez envie de marcher avec qui ? demanda-t-elle.

Nina ouvrit la bouche. Pour la première fois depuis des semaines, elle ne trouva aucune réponse prête.

7. Une place en moins

Gaspard attendait près de sa voiture. Il n’essaya pas de savoir ce qu’Alice avait dit. Nina lui annonça l’annulation. Elle paierait le rendez-vous et le déplacement déjà effectués selon leur accord ; elle ne voulait pas de lui à la fête.

Il proposa de renoncer à tout paiement.

— Ça ne change pas la décision, répondit-elle.

— Je sais.

Elle lui donna le nom de la personne chargée de l’accueil et précisa qu’elle serait informée. Pas pour le menacer, mais pour que cette limite ne repose pas, samedi, sur la seule capacité d’Alice à le repousser.

Il resta silencieux, puis sortit de sa poche une enveloppe blanche.

— Vous pourriez simplement…

Il s’interrompit en voyant le visage de Nina.

— Non, dit-elle.

L’enveloppe retourna dans sa poche. Ce fut le geste le plus difficile de leur conversation. Elle le vit dans la manière dont ses doigts s’attardèrent sur le papier.

— Je crois que je ne sais pas très bien aimer sans demander qu’on me regarde le faire, dit-il.

Nina ne trouva rien à répondre. Elle ne voulait ni le consoler ni transformer cette phrase en condamnation définitive. Elle pouvait seulement le laisser avec elle.

Il partit.

Dans le jardin, Romain avait déplacé trois rangées pour découvrir que Samuel avait raison depuis le début. Nina s’assit sur une chaise au milieu de l’allée. Son frère vint près d’elle.

— Le père de location ?

— Parti.

Il hocha la tête sans plaisanter.

— Tu aurais pu me dire que ça te faisait aussi mal.

— Je croyais que tu le savais.

Romain s’assit à côté.

— Je sais que papa est nul pour beaucoup de choses. Je ne sais pas toujours comment tu le vis. Moi, quand il ne vient pas, j’ai surtout envie de lui interdire de venir la fois suivante. Toi, tu gardes une porte ouverte et tu t’en veux qu’il ne la franchisse pas.

Nina regarda la petite entrée latérale, au bout du chemin.

— J’aimerais arrêter de l’attendre sans devoir le détester.

— Ça doit pouvoir s’apprendre.

— Tu as un mode d’emploi ?

— J’ai monté l’arche à l’envers. Je ne suis pas la bonne personne pour les modes d’emploi.

Elle rit, puis pleura. Il resta à côté, assez proche pour qu’elle puisse poser la tête sur son épaule, sans décider à sa place du moment où elle le ferait.

Le soir, Samuel trouva dans leur cuisine une feuille couverte de réponses possibles. Nina avait commencé par écrire ce qu’elle dirait si quelqu’un demandait où était son père. En dessous figuraient quatre variantes, de la plus courte à la plus aimable.

— Je peux répondre à certaines questions, proposa-t-il.

— Je ne veux pas que tu passes ta fête à gérer ma famille.

— Notre fête. Et je ne parle pas de tout gérer.

Il prit une chaise et s’assit en face d’elle. Ils décidèrent que Marianne saurait seulement qui pouvait entrer dans le domaine. Romain connaîtrait l’annulation, sans les détails concernant Alice. Aux autres, Nina pourrait dire que son père n’était pas présent et qu’elle préférait parler d’autre chose. Elle n’aurait pas besoin d’un récit satisfaisant pour chaque interlocuteur.

— Tu m’en veux de ne pas avoir insisté contre cette idée ? demanda Samuel.

Elle y réfléchit réellement.

— Non. J’aurais probablement consacré toute mon énergie à te prouver que j’avais raison.

— Tu en avais quelques-unes. Des raisons.

Il ne chercha pas à les énumérer. Cette retenue lui fit plus de bien qu’une absolution. Ils déchirèrent la feuille des réponses, puis rangèrent les menus encore froissés. Pour la première fois depuis plusieurs jours, Nina alla se coucher sans consulter les prévisions météorologiques.

8. Vendredi

Le mariage civil dura moins longtemps que leur trajet jusqu’à la mairie. Nina fut surprise par l’émotion d’entendre leurs noms dans une phrase administrative. Elle avait consacré des mois à imaginer le jardin, les lumières, les photographies. Le moment le plus net arriva entre un dossier cartonné et une plante dont une feuille avait jauni.

En sortant, Samuel lui prit la main.

— Bonjour, madame.

— Très original.

— Je garde mes meilleures répliques pour les cinquante prochaines années.

Ils déjeunèrent avec les témoins et leurs mères. Romain prit une photographie où personne n’était prêt. Nina avait la bouche ouverte, Samuel regardait ailleurs, Élise tentait de récupérer une serviette emportée par le vent. Ce fut la première image que Nina envoya à ses amis.

Son téléphone vibra pendant le dessert. Patrick avait répondu au message qu’elle lui avait adressé la semaine précédente. Il ne pourrait finalement pas venir samedi. Il lui souhaitait une belle journée et promettait de l’appeler bientôt.

Elle lut le texte deux fois. La seconde n’apporta aucun mot nouveau.

Samuel posa une main sur son genou sous la table.

— Tu veux sortir ?

Elle regarda sa mère, qui expliquait au serveur qu’ils avaient commandé une tarte de moins. Romain protestait parce qu’il prétendait pouvoir manger celle de trop. À côté, la mère de Samuel riait déjà d’une histoire qu’il n’avait pas encore terminée.

— Non. Je veux rester ici.

Elle posa le téléphone face contre la table. La douleur ne s’arrêta pas. Elle partagea simplement l’espace avec autre chose : le bruit des cuillères, une manche tachée de café, la main de Samuel qui ne s’était pas retirée.

Le soir, Nina appela Marianne pour modifier l’entrée du lendemain. Puis elle téléphona à sa mère.

— J’aimerais que tu marches avec moi depuis la chambre jusqu’au jardin.

Élise ne répondit pas immédiatement.

— Tu es sûre ?

— Oui. Après, je veux traverser l’allée seule. Et je veux que vous soyez devant, Romain et toi, quand j’arrive.

— D’accord.

Nina entendit un bruit de tasse posée sur une soucoupe.

— Maman ?

— Oui ?

— Tu peux mettre la robe verte. Même si elle n’est pas dans les couleurs.

Cette fois, le rire d’Élise arriva sans précaution.

9. Les trente mètres

Samedi, la pluie attendit que tout le monde ait pris place.

Elle commença par quelques gouttes isolées, assez grosses pour dessiner des taches sur les vestes. Marianne fit un signe vers l’orangerie. Les invités se levèrent avec cette lenteur des groupes qui espèrent qu’une autre personne décidera à leur place. Alice et son équipe déplacèrent les carafes, protégèrent les plateaux et ouvrirent largement les portes vitrées.

Nina regardait la scène depuis une fenêtre. Elle portait sa robe, mais pas encore ses chaussures. Au lieu de la catastrophe anticipée depuis des semaines, elle vit une étrange chorégraphie : les gens qu’elle aimait transportaient des chaises en tenant des sacs au-dessus de leur tête.

Romain glissa dans l’herbe sans tomber. Samuel attrapa un bouquet au vol. Sa belle-mère, qui avait juré de ne rien porter à cause de son genou, distribua des consignes depuis l’abri avec une autorité inattendue.

— On devrait descendre, dit Élise.

— Attends.

Nina prit une photographie à travers la vitre. Le reflet de sa propre robe se mêlait au jardin détrempé. Elle ne chercha pas à l’effacer.

Dans l’escalier, sa mère lui tendit le bras. Elles avancèrent prudemment, moins par solennité que parce que Nina découvrait la rigidité de ses chaussures neuves. À la dernière marche, Élise s’arrêta.

— Ça va ?

— J’ai un peu peur.

— Moi aussi, j’avais peur.

Elle ne précisa pas de quoi ni quand. Nina ne le lui demanda pas. Il y aurait d’autres jours pour cette conversation.

À l’entrée de l’orangerie, la musique commença avant qu’elle soit prête. Quelqu’un fit un geste pour l’arrêter ; elle secoua la tête. Élise rejoignit le premier rang. Le passage entre les chaises était plus court que celui du jardin, moins droit, bordé de parapluies humides.

Nina avança.

Elle vit un sourire inquiet sur le visage d’une tante. Il ne la détruisit pas. Elle aperçut Romain qui essuyait discrètement ses lunettes. Samuel l’attendait près d’un bouquet légèrement de travers. Pendant quelques secondes, elle sentit encore la place vide à son bras, puis le mouvement de sa propre main.

Elle n’avait rien à y poser.

Lorsqu’elle arriva, Samuel lui demanda à voix basse si elle avait les pieds mouillés.

— Complètement.

— Moi aussi.

Ils commencèrent ainsi : avec une information exacte, sans aucune importance pour les photographies.

10. Ce qui n’était pas une scène

La fête ne fut pas parfaite. Un micro siffla. La grand-tante de Samuel insista pour appeler Nina par le prénom de sa cousine. Un enfant renversa du jus sur deux menus et déclara que les taches étaient des pays. Plus tard, tout le monde voulut voir ces pays.

Pendant le repas, Nina chercha parfois Gaspard sans le vouloir. Elle craignait de le voir près des portes, une enveloppe à la main, convaincu qu’un dernier geste lui donnerait enfin raison. Il ne vint pas.

Alice dirigeait son équipe avec une concentration calme. Lorsque Nina la remercia, elle répondit que le plan pluie avait été conçu pour servir. Elles n’échangèrent pas de confidence supplémentaire. Leur conversation de jeudi n’obligeait aucune des deux à devenir l’amie de l’autre pour que sa limite ait compté.

Quelques jours après, Gaspard adressa une facture réduite aux rendez-vous effectués. Le message d’accompagnement tenait en deux lignes. Il présentait ses excuses pour avoir caché son intention et ne demandait aucune nouvelle d’Alice. Nina paya. Elle ne sut pas si ce silence durerait. Elle n’avait pas à surveiller sa transformation.

Patrick appela le dimanche suivant. Nina décrocha. Elle lui dit que la fête avait été belle, que son absence lui avait fait mal et qu’elle ne souhaitait pas entendre tout de suite pourquoi il n’avait pas pu venir. Il commença malgré tout une explication. Elle l’interrompit, calmement cette fois, puis proposa de se reparler une autre semaine.

Après l’appel, elle resta triste une bonne partie de l’après-midi. Samuel ne lui dit pas qu’elle avait désormais sa propre famille et qu’il fallait tourner la page. Il lui apporta une tasse de thé et lui demanda si elle préférait de la compagnie. Elle répondit oui.

Le photographe livra les images un mois plus tard. Il avait réussi à donner de la lumière aux vitres couvertes de pluie et de l’élégance aux chaises déplacées. Il demanda laquelle ils souhaitaient faire agrandir.

Nina choisit une photographie prise avant leur entrée.

On n’y voyait pas la mariée. Samuel portait deux chaises. Romain tenait le bas d’une nappe pour qu’elle ne traîne pas. Élise, dans sa robe verte, riait sous un parapluie trop petit. Au bord du cadre, Alice protégeait un plateau avec un torchon.

Le photographe proposa de recadrer pour retirer l’équipe du traiteur et la pile de matériel.

Nina regarda longtemps les gens occupés à faire de la place.

— Non, répondit-elle. Tout le monde est à la bonne place.

Fin

Encore un peu d’ailleurs ?

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